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Lecture publique : Premier roman, premiers émois

Fragments de mémoire plurielle : Éloge de la rigueur

PUBLIE LE : 08-06-2014 | 23:00
D.R

DOSSIER ELABORE  PAR  KAMEL BOUSLAMA

Une chose est sûre, le premier roman reste inoubliable. Pour son auteur, au moins.

Le choix du premier roman a cette vertu que le lecteur échappe encore à l’influence tentaculaire – et souvent coordonnée – des médias. Qu’il se retrouve seul ou presque à décider de son choix. Et qu’il est seul maître de son jugement. C’est à la fois une fraicheur et un privilège. Dans presque tous les cas cela ne peut que faire plaisir à l’auteur...
Dans presque tous les cas aussi une chose est sûre, le premier roman reste inoubliable. Pour son auteur, au moins. On se souvient de tout. De l’accord de l’éditeur : la joie est ineffable. De la présentation aux commerciaux : le trac, insupportable. Et, enfin, de la découverte  de l’objet fini : le regard, ébloui mais fier. Il va sans dire que dans ce petit objet, il y a des mois ou des années de travail, des rêves à la teneur enfantine, des espoirs tour à tour timides et exubérants.
Et puis cette réalité implacable, incontournable : l’ouvrage aura-t-il du succès ? Et s’il y a une suite, comment sera-t-elle ? Toujours est-il que, triomphant(e) ou déconvenue(e), vous voilà entré(e) dans le monde mythique des rayonnages des bibliothèques.
Et qu’importe la « surproduction » romanesque. Qu’importe la banalisation de l’écriture. Qu’importe les coups-bas éditoriaux. La publication, la  première surtout, a quelque chose d’un sacre. Rien ne sera plus jamais comme avant.
Pour l’éditeur, évidemment, les choses sont un peu différentes. Des romanciers, il en a vu passer : des débutants, des chevronnés...
Ce premier roman qu’il publie est un acte de foi. Dans l’auteur d’abord. Dans le lecteur ensuite. Un risque aussi. Au vu des chiffres de ventes des romans et autres genres littéraires, il a statistiquement plus à perdre qu’à gagner. Alors, pourquoi ? Parce que la découverte reste sans doute la partie la plus excitante d’un métier très particulier, qui peut se pratiquer comme l’engagement d’une vie et/ou un pur commerce.
Pour l’éditeur, son auteur ne fera sans doute pas un succès, mais, s’il ne s’est pas trompé, il fera un écrivain. A défaut d’y gagner de l’argent (on a vu pourtant, et plus d’une fois, la faveur du public se  porter sur un premier livre), l’un comme l’autre y trouveront de l’estime.
L’économie du livre a ceci d’archaïque que tout le monde n’y travaille pas pour faire fortune. Pour le lecteur enfin, lire (et faire lire) un premier roman, c’est partager l’un des aspects les plus exaltants de l’expérience littéraire. Celui de la découverte. Or, comme toute découverte, elle comprend des risques.
On peut être déçu. Mais on a vu des risques plus grands.    
K. B.

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« Un premier roman est bon s’il a des défauts. Un premier livre sans une faute de goût, c’est-à-dire contre les habitudes de la littérature, est le signe d’une grande banalité à venir ».
« Un premier livre est éclatant de qualités dans un magma de maladresses »
Charles Dantzig, « Dictionnaire égoïste de la littérature française », Grasset 2005.

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On lit, c’est tout… Ou
Portrait-robot d’un tantinet critique littéraire
De l’acte de lire à la critique littéraire, il n’y a souvent qu’un pas à franchir tant chaque critique est singulière, et tant les critères d’analyse sont fluctuants, mais avant tout il y a un dénominateur commun en même temps qu’une règle simple : l’assiduité de la  lecture. Ici, cheminement fictif, mais basé sur des faits réels, d’un accroc de lecture devenu, par la force des choses, un tantinet « critique littéraire ».
On lit. On lit peu ou prou. C’est ainsi que cela commence toujours. C’est le temps long de la vie, quelque chose qui se lie aux hasards — résistance ou bonheur — de l’enfance : des bibliothèques de famille ou, à l’inverse, des couloirs vides, et les listes que l’on se fait alors, pour ou contre l’école, des strates, des pages, des pages. Tout est possible, les matins durent, la fatigue s’oublie vite, la pile des romans semble sans fin.
On grandit malgré tout : on est snob, on a vingt ans. On lit Djebar après Dib, Boudjedra et Bourboune après Feraoun et Mammeri, Proust après Hugo. C’est le temps des études, bientôt, les vraies. On lit encore les classiques, de plus en plus les journaux, les suppléments dits « littéraires » ou tout au moins « culturels », et puis on se retrouve à traîner dans les librairies, chez les soldeurs, les bouquinistes. On a ses adresses, on se fait des amis. Il faut bien qu’un jour les études finissent, nous y sommes. On lit, bien sûr. Mais avec une autre curiosité, c’est comme une autre étape : voyons donc ce qui se donne sur les étals, les livres frais, les bonnes surprises, nos contemporains et, pourquoi pas, les oubliés. L’actualité des librairies finit par rejoindre le passé des bibliothèques, avant qu’on ne se mette, forcément par hasard, à écrire soi-même dans les journaux. C’est ainsi que l’on devient un tantinet « critique littéraire » ou quelque chose de ressemblant, sans que l’on sache très bien quoi faire de cette drôle d’identité, ou plutôt ce drôle de statut. Alors, on continue de lire, tout simplement. Et le temps se transforme à nouveau : c’est maintenant l’urgence hebdomadaire des nouveautés, l’abondance des programmes de publications, les sollicitations des services de presse, le rituel des rentrées et salons pléthoriques... D’autres listes, en somme, même si, dans le fond, peu de choses ont changé.
La pratique de la critique ne vaut évidemment que si elle est expérience de la fidélité à l’acte de lire. Fidélité mise à l’épreuve d’une mémoire lente, nourrie de lectures parfois très anciennes, et même de souvenirs gamins. C’est une banalité somme toute bonne à rappeler, vraie pour les auteurs, les éditeurs, les collections : si le critique littéraire, avant tout lecteur de son état, a des goûts, c’est qu’il n’a pas oublié ses enthousiasmes passés, ni ses dégoûts d’autrefois. Il connaît les familles, les couvertures cousines, il a passé tant d’heures devant des rayonnages, et sa jeunesse à parler des livres qu’il aimait. Il sait deviner dans le désir ou la maquette d’une jeune maison le fantôme de Nedjma de Kateb, les empreintes de L’élève et la leçon de Malek Haddad... S’il attend tout excité la surprise d’un livre inconnu, c’est toujours, et presque malgré lui, sur le paysage de sa propre bibliothèque qu’il le voit, lorsqu’il surgit enfin, se découper : où va-t-il le ranger ? Sa bibliothèque est sa boussole : sans elle, il se perdrait dans un vide... sans fonds.
On lit : ce n’est pas exactement un métier, il n’y a là ni truc, ni technique. C’est seulement, il faut le redire, une affaire de temps. Et de patience, plus que d’urgence, pour que les rencontres se fassent : s’il existe des réseaux, ils vont des livres aux êtres, jamais l’inverse. Parfois le temps long des lectures d’antan se précipite dans le présent de l’actualité : c’est le bonheur, par exemple, de pouvoir consacrer enfin un article à un livre (Vent du sud) de Benhaddouga, écrivain incroyablement négligé aujourd’hui, dont on s’était procuré de longue date tous les textes, souvent avec difficulté, bien avant de savoir qu’un jour on le « rencontrerait »...
D’autres fois le temps s’affole sans repère, et la seule indication qu’on ait vient alors de la maison d’édition : quand Ouettar déboule sur la scène littéraire durant les années 1970, avec trois livres traduits d’un coup (L’As, Noces de mulet, Ez Zilzel) on est comme fous, on ne sait pas très bien d’où il sort, mais on veut être le premier à en parler, et l’on comprend pourquoi l’éditeur nous l’a recommandé. Il y a là comme une relation de confiance, une histoire peut-être d’affinités.
Boudjedra, Benhaddouga, Khadra : trois exemples vocaliques et arbitraires, mais qui peuvent servir à dire combien chaque critique est singulière, et à répéter qu’il n’existe ni système, ni critère sûr, mais une règle simple — la lecture. Ce qui signifie la possibilité d’aller aux textes, d’avoir accès à un fonds d’ouvrages, de voir survivre l’idée même d’un catalogue de titres... C’est, encore une fois, une évidence : on lit, mais pour lire, on a besoin de livres.

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Fragments de mémoire plurielle :
Éloge de la rigueur
A quelques jours de la tenue du festival international de la Littérature et du Livre de jeunesse (FELIV, du 11 au 20 juin 2014 à Riadh El Feth) et en nous appuyant sur la réflexion de quelques professionnels de la chaîne éditoriale — et, bien évidemment, dans l’intérêt de la lecture publique, — nous nous sommes demandés ce que le prix du livre, pour ne pas dire son économie, rendait possible dans le monde de l’édition et de la librairie en Algérie ; bref, ce qui risquait de se perdre aujourd’hui si on cédait aux facilités trompeuses de l’importation au kilo d’où le thème qui est au cœur de notre problématique et qui porte sur la patiente élaboration d’une mémoire critique d’éditeurs, et, corrélativement, sur la constitution exigeante d’un fonds d’auteurs et de librairies.
Au thème ci-devant abordé, nous avons donné pour titre « Eloge de la rigueur » tant il nous a semblé que dans les simplifications dont se nourrissent les débats actuels, la rigueur était bien la vertu la plus menacée ou la plus tristement oubliée.
Rigueur n’étant  pas lourdeur, mais une forme de prudence et/ou d’objectivité, rigueur consciente que pour penser juste et agir de même, il faut y mettre l’obstination et la ténacité qui conviennent, sans quoi tout risque de s’évaporer dans un air du temps vague et fluctuant, ou se réduire au cynisme d’un court terme rémunérateur.
Praticiens et spécialistes, écrivains, éditeurs, libraires, auteurs, bibliothécaires, critiques littéraires, universitaires, simples lecteurs anonymes... A chacun son cheminement, mais à travers la diversité des témoignages et des points de vue réflexifs, on verra se dessiner avec satisfaction un chemin pour tous ceux qui gardent une conception assez nette et exigeante de leur métier et cherchent la meilleure façon de les adapter, sans se renier, à des temps de changements perpétuels qui peuvent servir d’alibi facile à tous les renoncements.     
K. B.

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L’éditeur, le lecteur, le libraire
Quand l’activité éditoriale est conjuguée à un travail assidu sur la librairie d’une part, sur la lecture d’autre part, il ne peut qu’entraîner un regain d’intérêt à l’égard du texte tant du côté de la profession que du public.
Avec, pour décor, un état particulièrement dramatique de l’édition littéraire en Algérie, les auteurs nationaux sont encore loin d’être pris en considération, loin d’être aidés comme il conviendrait par les pouvoirs publics en ce qui concerne leur publication et leur diffusion. Pour ce qui est des éditeurs nouveaux venus sur la scène littéraire, il n’est quelquefois même pas question d’équilibrer les comptes, mais simplement de ne pas sombrer. Pour leur part, les locomotives de l’édition littéraire en Algérie, Anep, Enag, Casbah éditions, Barzakh, Sedia, consolident plus ou moins leur position.
A notre avis, multiplier les points de vente en librairie ne suffira jamais assez à écouler une production éditoriale donnée. Ce constat couvre tout produit culturel dont la consommation limitée à une population restreinte, est obligée de transiter par un circuit de diffusion calculé pour la consommation de masse.
Un autre problème soulevé est celui du relais représenté par l’agent. En Algérie, ce relais n’existe pas et chaque éditeur est en même temps l’agent de ses auteurs dont il gère les droits d’édition et de représentation. En France, Belgique, Suisse et au Québec, pour ne citer que ces pays de grande tradition éditoriale littéraire, cet usage est admis pour les éditeurs généralement liés par contrat à leurs auteurs auxquels ils réservent une partie des droits d’édition et des droits dérivés provenant des adaptations cinématographiques, télévisuelles, radiophoniques de leurs œuvres. En France par exemple, la SACD, en principe au courant de tout ce qui se monte, effectue un travail — de perception des droits — important et nécessaire pour lequel elle retient 10% de la somme qui doit revenir à l’auteur, mais elle refuse qu’un auteur, dramatique en l’occurrence, cède une partie de ses droits à une tierce personne. Les sommes récupérées par les droits dérivés sont sans commune mesure avec les sommes issues des droits d’édition.
Or, en Algérie, un éditeur ne peut pas équilibrer son activité par la perception d’une partie des droits de représentation que touche l’auteur. L’ONDA fait certes son travail de protection de ces droits, mais il semble faire insuffisamment son travail de promotion. Sur ce plan, il semble manquer quelque peu de dynamisme. Pourquoi ne sponsoriserait-t-il pas une émission télévisuelle (ou du moins ne contribuerait-t-il pas à son financement) sur l’édition littéraire en Algérie ? Quant à l’EPTV, elle ne pourra, à notre sens, faire des émissions convenables sur l’édition littéraire tout simplement parce que de telles émissions nécessitent de gros budgets pour des programmes généralement peu regardés, mais c’est peut-être justement à l’ONDA et, dans une moindre mesure, au ministère de la Culture de faire en sorte que ces émissions existent ou du moins d’aider à les rendre pérennes.
Publier un auteur et le mettre en librairie est certes une première promotion, mais quand on croit à un auteur, on a envie de le faire connaître, d’aller jusqu’au bout de l’investissement entrepris, c’est-à-dire de le vendre et de le faire connaître au maximum en Algérie et à l’étranger. A ce niveau là, l’auteur comme l’éditeur devraient pouvoir trouver leur compte sur tous les plans, y compris sur le plan financier. Dans cet esprit, et ne serait-ce que pour permettre un meilleur exercice des droits liés à l’édition d’une manière générale, les pouvoirs publics devraient encourager la création d’agences qui pourraient jouer ce rôle d’agent si l’auteur le leur demande.
 

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