mercredi 23 septembre 2020 19:58:33

Maltraitance des élèves : «L´irresponsabilité aggrave la faute...»

Pédagogues, psychologues et pédopsychiatres sont unanimes : cette forme d´éducation est contraignante. Elle ne règle en rien «les états de turbulences».

PUBLIE LE : 16-12-2011 | 23:00
D.R

Pédagogues, psychologues et pédopsychiatres sont unanimes : cette forme d´éducation est contraignante. Elle ne règle en rien «les états de turbulences».

Une faute par inadvertance, une réponse erronée ou peu correcte et le bambin à l´école est qualifié de bourricot, d´ignare, etc.
Le bâton que l´enseignant porte dans son cartable semble être présent dans sa bouche. Les agressions verbales et l´injure sont les constantes du climat violent dans nombre d’établissements scolaires. Par leurs agissements,  nombre d’instituteurs, devant remettre sur rails des écoliers fautifs, ont failli en faire des exclus de l’école. « L´irresponsabilité aggrave la faute », disait Marcel Proust. Devant des enseignants qui commettent à satiété des erreurs inadmissibles, les petits bambins, eux, n’y peuvent rien.
Ils ne font que constater les dégâts. Pour une mauvaise réponse, Salim a payé cash : son instituteur au primaire l’a traité de H’mar (bourricot) devant ses camarades de classe. Corollaire immédiat de cette maltraitance ? A la fin de l’année, ce bambin a quitté l’école pour «épouser» les murs de son quartier. Contrairement à Salim, la charmante Salwa, malgré un comportement «satanique», pour la reprendre, de son enseignant, elle a réussi à finir en apothéose son cursus universitaire. «Quand il crie, c´est toute la classe qui résonne. C´est un longiligne au front plat comme celui d´un Maya, qui nous a fait vivre des années cruelles. Le bâton et la cravache sont ses seuls jalons. Le discours encourageant semble être banni de son vocabulaire.» Salwa, la trentaine, relate fidèlement. 20 ans après, le souvenir n´a pu être oblitéré par le temps qui passe. Pourtant brillante élève, elle tremble en évoquant son instituteur de jadis. Actuellement licenciée en anglais, elle en porte encore des stigmates. Pourquoi cette dérive comportementale ? Le rôle de l’enseignant est pédagogique, dit-on. Violemment frappés, traités de noms infâmes, des élèves fussent-ils brillants, ont fini par rejoindre le banc des indifférents. Petit à petit, ils commencent à fuir l´école. Commune et insidieuse, la violence verbale et psychologique détruit l´enfant dans son estime de soi et va compromettre son investissement dans l´école et les apprentissages scolaires. Autre témoignage, autres vérités. Adel, yeux hagards, raconte son mal. «Au primaire, mon enseignante me réservait un traitement des plus sévères. Elle me traitait de tête de rat. En l´absence d´autres alternatives, je ne cessais d´inventer des problèmes de santé. Sans la maman qui s´est vite rendue compte de ma situation, je n´aurais jamais remis les pieds à l´école.» Pédagogues, psychologues et pédopsychiatres sont unanimes : cette forme d´éducation est contraignante. Elle ne règle en rien «les états de turbulences». Ces spécialistes mettent l´accent sur la nécessité d´accompagnement des enfants, sujets en devenir mais surtout sujets humains de plein droit. Une faute commise ne doit pas être réparée par une autre plus grave. «Il est grand temps de songer à des solutions aussi concrètes qu´efficaces. Pour l´élève qu´on pointe du doigt, il est impératif de savoir comment le cerner dans des programmes ou activités pour qu´il reconnaisse sa bourde », résume Mme Benmihoub, psychologue et enseignante à l´université d´Alger. Entre l´élève et l´enseignant, c´est le déchirement total. Cette situation étant à son paroxysme a fait sortir, l’année précédente, M. Boubekeur Benbouzid de son mutisme. Le premier responsable de l´Education a donné alors des instructions. Il a rappelé, comme mentionné dans la circulaire ministérielle, que cette forme de violence est strictement interdite. L´instruction est bien claire. Le ton est ferme. Benbouzid compte instaurer des relations familiales à l´école. Mais, la violence est toujours en vigueur, souvent en catimini. Evoquant l´aspect juridique, Maître Hassiba Boumerdassi a affirmé que toute violence est systématiquement sanctionnée. Néanmoins, précise-t-elle, «il faut qu´il y ait un texte qui traite de cette relation entre l´élève et son enseignant». Une chose est sûre, l´usage de la violence ne rendra pas ces élèves plus disciplinés ou plus géniaux, bien au contraire, il ne fera que les abrutir...
Fouad Irnatene


Entretien


Dalila Iamarene Djerbal, sociologue et membre du réseau Wassila
«Les enfants sont des victimes faciles»


Outre les châtiments corporels parfois dangereux, certains enseignants font entendre aux élèves des termes et qualificatifs qui leur laissent des séquelles à moyen et à long terme, irrémédiables dans certains cas. Comment s'explique la persistance de cette violence verbale qu'on pensait révolue ?
Beaucoup d’enfants en Algérie, et dès le plus jeune âge, sont les victimes de violences physiques et verbales. Ces agressions sont omniprésentes à la maison, la crèche, le préscolaire, et l’école. Elles se présentent non seulement sous forme de gifles, coups de poing, cognements, ou coups à la règle, mais aussi sous forme d’humiliations, d’insultes et d’intimidations. Dans une société où la violence en général, mais plus particulièrement la violence contre les enfants est normalisée, nous voyons une banalisation de ce qui se passe dans les écoles. Il est important de dire que ces violences peuvent nuire à leur santé physique et psychique, diminuer l’envie d’apprentissage, réduire l’estime de soi, mais aussi les capacités intellectuelles, voire supprimer l’envie d’aller à l’école. Ce problème persiste car les lois ne sont pas appliquées au bénéfice des victimes. Les victimes et leurs parents ne revendiquent des droits qu’en cas extrême. Effectivement, en cas de violences physiques, parfois les parents de la victime peuvent emmener leur enfant chez le médecin légiste, et porter plainte, mais en cas de violences verbales, il n’y a pas de séquelles visibles, et ils ne peuvent donc pas prouver l’agression. D’ailleurs, les parents aussi bien que les enfants n’osent pas signaler aux autorités les violences subies par peur de représailles. L’avenir de l’enfant, son passage à l’année suivante, ses notes en pâtiront.         

Le recours à ce genre de violence est-il un signe d'impuissance mettant en cause la formation de l'enseignant ?
Il est important de dire que la violence est, dans tous les cas, un rapport de pouvoir :  
• Ces différentes formes de violences servent à démontrer la place, la force et l’autorité de l’enseignant dans la classe. Plus les enfants sont jeunes, plus ils sont sensibles à ces formes d’emprise.
• La violence physique, l’humiliation, et les violences verbales deviennent un biais de l’éducation et servent d’exemple aux autres élèves.
Ce genre de violence provient non seulement de la formation pédagogique insuffisante de l’enseignant, loin des méthodes les plus modernes, mais aussi de la conception même de l’enseignement. L’enseignement reste profondément marqué par une pensée pré-cartésienne, basée sur une vérité détenue par l’enseignant, et non un apprentissage qui aiguise le sens de la curiosité intellectuelle et l’esprit critique de l’enfant.   

Que préconisez-vous comme solution pouvant réduire cette maltraitance d'autant plus qu'il s'agit d'une frange très vulnérable ?
L’enfant est une victime particulière qui nécessite des textes spécifiques pour le protéger de la maltraitance des adultes ou de la violence physique et verbale. Les enfants sont, rappelons-le, des victimes «faciles». Plus l’enfant est jeune, plus il est vulnérable et plus les répercussions sur son avenir sont graves. Dans la prévention, l’acquisition du sentiment de sécurité et d’estime de soi doivent être donnés à l’intérieur de la famille, et prolongé dans l’école, et l’enfant pourra alors acquérir une confiance suffisante pour dénoncer de telles violences. C’est bien cela le rôle des parents aimants et sécurisants, et une école qui respecte l’enfant et ses droits.  
Propos recueillis par F. I. 

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