dimanche 27 septembre 2020 23:59:53

Le Pr Yahia Taqiyeddine, chef de département des sciences de la communication à l’université de M’sila : «Faire barrage à ceux qui tentent de déformer la réalité»

Le professeur Yahia Taqiyeddine est chef de département des sciences de la communication à l'université Mohamed-Boudiaf de M’sila. Il livre, dans cet entretien, son analyse de la situation des médias, et explique que la constitutionnalisation des droits et libertés fondamentales devrait être accompagnée de règles juridiques contraignantes.

PUBLIE LE : 16-09-2020 | 0:00

Entretien réalisé par : T. Kaidi

Le professeur Yahia Taqiyeddine est chef de département des sciences de la communication à l'université Mohamed-Boudiaf de M’sila. Il livre, dans cet entretien, son analyse de la situation des médias, et explique que la constitutionnalisation des droits et libertés fondamentales devrait être accompagnée de règles juridiques contraignantes.

El Moudjahid : Les Algériens sont 30 millions sur le web et 20 millions sur les réseaux sociaux. Dans l’Algérie nouvelle, les responsables insistent sur l'impératif de la communication comme moyen pour une meilleure gestion des affaires de la cité. Votre avis sur la question ?
Yahia Taqiyeddine : Superviser, contrôler, et gérer les affaires publiques dans un État moderne ne passent pas sans une communication efficace, qui, dans cette perspective, sera considérée comme la condition sine qua non pour la consolidation de fonctionnement de ses institutions, et ce dans les limites de la gestion de la fluidité des informations dans un cadre libre et démocratique, mais aussi le respect de la vie privée. On peut dire que les usagers des réseaux sociaux constituent une communauté virtuelle qui a ses propres codes et règles de communication. Du coup, l'État doit réfléchir à une nouvelle stratégie de communication allant à une plus large horizontalité, et non pas une approche verticale centralisée. Les autorités doivent se pencher sur une stratégie de communication publique transparente. Il n'est pas inutile de rappeler que nous irons vers ce que je qualifie de communication démocratique au sein d'un espace public ouvert à des catégories sociales jusque-là marginalisées. L’efficacité de la lutte contre les fake-news passe par une amélioration du discours médiatique, de manière à ce qu'il s'accorde avec les besoins des citoyens et avec les caractéristiques des nouvelles technologies.

Un secteur de communication puissant et moderne est l'un des facteurs de la stabilité du système démocratique. Comment pourrait-on opérer ce changement ?
Le monde traverse une période de changements technologiques profonds. Parler de leadership médiatique pour un pays géant comme l'Algérie ne sera concrétisé, à mon avis, que si l'on réussit trois défis. Il y a d'abord la vision politique du rôle des médias.
 Les gouvernants doivent consacrer la presse comme partenaire dans le processus et la pratique démocratique. Nous constatons aujourd'hui l'émergence d'une nouvelle vision : les hautes sphères de l'État, à savoir la présidence, insistent sur l'impératif de la coopération avec la presse et les journalistes, et ce à travers l'élargissement des espaces d'expression pour débattre tout ce qui intéresse le citoyen. Il y a là une reconnaissance politique du rôle des médias, qui constitue un prélude pour une responsabilité sociale partagée.
Il faut promouvoir, ensuite, une diplomatie culturelle en encourageant la production de contenus médiatiques, pour rehausser l'image de l'Algérie dans le monde. Il faut réfléchir à consolider la présence médiatique de l'Algérie sur la scène internationale, pour défendre ses positions et occuper les espaces, de manière à faire barrage à ceux qui tentent de déformer la réalité à des fins idéologiques et politiques. Conquérir l'espace web, à travers l'enrichissement des contenus digitaux, la mise en ligne de bases de données accessibles dans tous les secteurs et la réflexion sur un cadre juridique de la presse numérique figurent aussi parmi les chantiers urgents.

Le ministre de la Communication qualifie le secteur de champs de mines et de ruines, signe que plusieurs problèmes entravent jusqu'à présent l'édification d'un système médiatique professionnel...
En effet, la détérioration constatée est le résultat de plusieurs problèmes étroitement liés. Les entreprises de presse étaient, par le passé, liées par un cordon ombilical à l’Anep pour les ressources en publicité.
 Ce qui a laissé émerger des pratiques de gestion ne reposant pas  sur le principe de la compétence ; il y a eu une collusion dangereuse entre la sphère politique et la sphère médiatique qui éloigne la presse de sa responsabilité sociale, et la pousse vers une logique purement mercantile.
S'ajoute à cela, un système juridique non intégré, en dépit de l'adoption de la loi organique de l'information en 2012. Cependant, plusieurs règles et dispositions de cette loi restent toujours gelées.
La loi sur l'audiovisuel a besoin elle aussi d'amendement, dans l'objectif de dessiner une feuille de route pour répondre aux exigences actuelles, notamment la transformation digitale, dont a parlé le ministre.
Les conditions socioprofessionnelles des journalistes et la qualité de la formation sont aussi parmi les facteurs qui impactent négativement la valeur du travail et de la production journalistique.

Dans le cadre de l'amendement de la Constitution, les libertés publiques et les droits sont évoqués comme principes fondateurs de la nouvelle Algérie...
En plus de leur constitutionnalisation, la mouture insiste sur le fait que ces droits et libertés doivent être assortis de garanties juridiques pour assurer le respect de leur caractère fondamental. L’article 54 du projet de la Constitution est un pas positif à valoriser. Cette précision aura dans l'avenir un effet réel sur l'accès à l'information, pour responsabiliser, lutter contre la corruption et consolider la bonne gouvernance.
Le chapitre sur les droits et libertés devrait être renforcé par un ensemble de textes juridiques à caractère contraignant. À mon avis, cela permettra de renforcer la pratique démocratique. Parler de libertés fondamentales devrait aussi nous rappeler le principe des devoirs civiques, car ils sont liés dans le cadre de la citoyenneté responsable. L'idée de faire de la liberté, le point d'appui de la philosophie politique de l'État constitue l'une des manifestations les plus frappantes de l'influence des règles et de la pratique de la démocratie.
T. K.

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