lundi 28 septembre 2020 00:35:52

Si El-Hachemi Assad, SG du Haut-Commissariat à l’amazighité : «Consolider l’enseignement et la socialisation de tamazight à travers tout le territoire»

L’un des chantiers pris à bras-le-corps par le HCA est celui de la nécessaire consolidation qualitative et quantitative de l’enseignement et de la socialisation de tamazight à travers tout le territoire. «Nous devons inculquer à nos jeunes cette fierté d’affirmer leur appartenance à l’Algérie», dit son secrétaire général, Si El-Hachemi Assad.

PUBLIE LE : 22-08-2020 | 0:00
D.R

Entretien réalisé par : Ahmed Mesbah

L’un des chantiers pris à bras-le-corps  par le HCA est celui de la nécessaire consolidation qualitative et quantitative de l’enseignement et de la socialisation de tamazight à travers tout le territoire. «Nous devons inculquer à nos jeunes cette fierté d’affirmer leur appartenance à l’Algérie», dit son secrétaire général, Si El-Hachemi Assad.

El Moudjahid : Le HCA a formulé des propositions au comité d'experts chargé du chantier de la révision constitutionnelle, quelles en sont les grandes lignes ?
El-Hachemi Assad : Nous avons formulé des propositions au même titre que les autres institutions, acteurs de la vie politique et de la société civile. Le Haut-Commissariat à l’amazighité a présenté sa contribution par écrit le 17 mai 2020 tout en restant dans la limite de son champ d’action et en n’énonçant que des questions afférentes à la place de tamazight dans ce projet de texte constitutionnel.
Le fondement de notre contribution s’articule sur la nécessaire réappropriation historique, résolue et franche, d'un héritage foncièrement authentique en s’appuyant sur l'histoire lointaine et en s’inspirant avec fierté des faits marquants de notre résistance et de la quête de la liberté chez l’Algérien de tout temps. L’objectif de cette contribution est de dire qu’il est important de prémunir les générations montantes des pièges liés à des conflits en rapport à l'identité, à la discrimination, à la marginalisation et au discours de la haine.

Et pour ce qui est des propositions d’ensemble pour mieux positionner tamazight dans la nouvelle Constitution ?
Le préambule de la Constitution en tant que socle doctrinal doit faire l’objet d’un examen plus attentif en analysant et évaluant la vérité historique et géopolitique et stratégique de notre pays. Nous préconisons une réécriture de l’avant-dernier paragraphe de cette partie du préambule en évitant les amalgames et les formulations erronées qui n’ont pas de fondements historiques. Il y a absence flagrante de référence à la dimension et ou à la terre amazighe, socle fondateur commun de tous les Algériens à considérer fièrement comme un haut lieu des débuts de la culture humaine, voire un autre berceau de l'humanité en Afrique.
Par ailleurs, la principale proposition du HCA porte sur la nécessité de se référer au principe d’équité constitutionnelle. Aussi, nous constatons que l’article 4 vient avec un terme dépréciatif car dire « également » renvoie à une logique d'intrusion en situant tamazight comme étant la conséquence contrariante d'une concession politique. Dans la même logique, nous plaidons pour ériger l'actuel HCA en un conseil constitutionnel en procédant à un changement de dénomination pour qu’il devienne Haut conseil à l'amazighité.
Dans l’actuelle Constitution, le statut de langue officielle pour tamazight se doit de se concrétiser à terme par un dispositif juridique appelé loi organique. Or telle que présentée  dans ce projet de texte constitutionnel, cette loi organique reste sans impact puisque limitée et n’évoque pas les questions liées à la promotion de tamazight, sa généralisation graduelle et planifiée touchant plusieurs secteurs dont les textes régissant, par exemple, le ministère de l’Education nationale avec sa loi d’orientation qui est en contradiction flagrante avec le texte constitutionnel, car il consacre le caractère facultatif de l’enseignement de tamazight à l’école (Loi 08-04 du 23 janvier 2008).

Vous avez plaidé en marge de la Journée internationale organisée par votre institution à Ghardaïa pour la révision de cette loi d’orientation de l’éducation nationale et l’intégration de l’enseignement du tamazight dans la politique globale du système scolaire. Qu’en est-il du verrou de la « demande sociale » inscrit dans le texte et empêche toute généralisation de l’enseignement de cette langue ?
L’identification de la demande, sa formalisation, sa quantification est du ressort de l’Etat. Les modalités d’application de l’article se référant à l’expression de la «demande sociale» telles que mentionnées dans la loi d’orientation de l’éducation nationale devaient être fixées par voie réglementaire, ce qui n’est pas le cas à nos jours. Au demeurant, et selon l’avis de beaucoup d’observateurs, cette loi est obsolète et ne cadre pas avec l’officialisation constitutionnelle de tamazight.
En attendant cette mise en conformité juridique, et pour gérer au mieux l’enseignement de tamazight, il est utile que le MEN donne des directives pertinentes et fermes aux directeurs d’éducation des wilayas pour œuvrer à une meilleure prise en charge de tamazight et à sa généralisation graduelle. Aussi, l’effort doit être concentré sur la conception d’un vrai plan national de cet enseignement fixant les étapes d’une progression cohérente avec une planification pédagogique dans les différents cycles et à différents niveaux. Pour atteindre cet objectif, le HCA plaide pour la prise en charge urgente de quelques mesures d’accompagnement telles que l’aménagement des horaires de l’enseignement de tamazight dans l’emploi du temps à l’instar des autres matières, la valorisation du coefficient, l’obligation de continuer le cursus de tamazight, une fois entamé par l’élève.

Quelle est la situation actuelle de l’enseignement de la langue amazighe dans le système éducatif, lorsque l’on sait que régulièrement des tensions sont signalées dans des régions du pays autour de cette question ?
Au moment où l’actualité de notre pays est dominée par l’espoir de voir se réaliser de grands et profonds changements politiques, lesquels d’ailleurs doivent être accompagnés par l’élite politique, culturelle et scientifique, voilà que des tensions sont signalées autour de l’enseignement de tamazight ! Il est regrettable de constater que dans quelques régions on assiste à un certain relâchement dans le suivi pédagogique de tamazight à l’école ; cela est condamnable et inadmissible car il constitue une atteinte contre l’une des constantes de notre nation.
A notre humble avis, l’absence d’un statut clairement défini par des textes officiels constitue l'obstacle majeur qui entrave la promotion et la réhabilitation de tamazight. C’est l’une des raisons principales qui fait que notre langue demeure fragile à l’école et vit moult difficultés et obstacles en dépit des efforts consentis par l’Etat et l’importante expérience capitalisée durant un quart de siècle.
Il est temps de débattre des problèmes de fond par une approche fondée sur les données juridiques et les aspects pédagogiques en mesure de consolider qualitativement et quantitativement cet enseignement à travers tout le territoire national. En somme, il est impératif de consolider les avancées de tamazight et d’approcher son enseignement de façon rationnelle, sans improvisation et sans surenchère de quelque nature que ce soit.

Pouvez-vous nous donner quelques exemples ?
Nous avons un cas significatif avec la décision d’un ex-gestionnaire de l’Ecole internationale algérienne de Paris qui a soudain décidé, d’un trait de plume et après l’ouverture de l’année scolaire, de mettre fin au cours de tamazight sans remplacer le professeur mis à la retraite. Cet enseignement qui était dispensé depuis 18 ans avait permis non seulement aux enfants de l’émigration d’apprendre tamazight mais de faire bénéficier à des élèves de terminale qui s’étaient inscrits à l’épreuve de tamazight à l’examen du baccalauréat de points supplémentaires. J’ai été invité il y a quelques années à assister à un cours au sein de l’Ecole et j’ai pu constater avec intérêt l’engouement des élèves qui avaient du plaisir à découvrir une langue de leur pays.

Le HCA est entré en partenariat avec l’Académie africaine des langues, pouvez-vous en expliciter les objectifs ?
Effectivement, une relation de partenariat est établie entre le HCA et l'Académie africaine des langues (ACALAN) suite à la visite du Dr Lang Fafa Dampha, son secrétaire général au siège du HCA en marge de la troisième session ordinaire du comité technique spécialisé sur la jeunesse, la culture et les sports tenue à Alger en octobre 2018.
Un premier jalon de ce partenariat s’est concrétisé par la participation du HCA à la rencontre du Comité scientifique et technique de l’ACALAN à Brazzaville en République du Congo le 3 avril 2019 et en prenant part à la réunion consultative de Bamako (Mali) tenue les 23 et 24 juillet 2019 et enfin à l’Atelier opérationnel et de planification pour l'établissement des commissions de langues transfrontalières véhiculaires, à savoir amharique, arabe et tamazight, tenu du 29 au 31 octobre 2019 à Addis-Abeba en Ethiopie. S'agissant de la commission dédiée à tamazight, il y a lieu de souligner la présence de nombreux Algériens dont le Pr Youssef Nacib, unanimement élu comme coordinateur, en plus d'autres membres, à l'instar de Nadia Berdous, Abdellah Seddiki, Abdennacer Guedjiba et Allaoua Rabhi. Actuellement, nous contribuons efficacement à la mise en place et l’exécution des projets inscrits au compte de l’ACALAN tels que l’Atlas linguistique de l’Afrique, l’Ecole panafricaine d’interprétation et de traduction et le programme de maîtrise et de doctorat en linguistique appliquée.

Que prévoit le HCA comme actions durant cette période de crise sanitaire et comment envisage-t-il la reprise de ses activités sur le terrain à la fin du confinement?
Avec l’apparition du coronavirus, nous avons opté pour le report des lectures publiques des textes «L’Ane d’or» ou les «Métamorphoses d’Apulée», prévues le 26 mars dernier dans plusieurs wilayas et le colloque national sur la réhabilitation des balcons de Ghoufi et de l'hôtel adjacent, prévu pour le 18 avril à Mchouneche, wilaya de Biskra.
Durant toute cette période de confinement, nous avons travaillé laborieusement en réalisant un nouveau site web qui annonce les grandes lignes de notre plan de charge avec mise en ligne d’une bibliothèque numérique et nous nous préparons au lancement des grands chantiers de l’année
 Il s’agit essentiellement de l’organisation d’un colloque scientifique portant sur la thématique de «La carte linguistique de tamazight en Algérie» prévu à Adrar du 21 au 23 novembre prochain en partenariat avec l'université Ahmed-Draia et la tenue d’un 6e colloque sur la connaissance et la revalorisation de l’histoire autour de la récente découverte du site Ain Hanech-Ain Boucherit qui remonte à 2.440 000 années, plaçant l’Algérie comme un haut lieu des débuts de la culture humaine, voire un autre berceau de l’humanité en Afrique.
Je tiens à préciser que cet important rendez-vous, placé sous la direction scientifique du  professeur Mohamed Sahnouni est différé au printemps 2021 et ce compte tenu des conséquences de la crise sanitaire mondiale liée à la pandémie du COVID-19.

Voilà encore un autre colloque sur l’histoire, diraient certains, pourquoi accentuez-vous vos activités sur cette thématique ?
Au HCA, nous sommes passionnément épris d’histoire, toute l’histoire dans sa chronologie et aussi de cette terre d’Algérie et son patrimoine avec un attachement viscéral à l’identité amazighe, substrat essentiel des sociétés maghrébines.
Nous devons inculquer à nos jeunes cette fierté d’affirmer leur appartenance à l’Algérie. Fièrement nous devons réhabiliter et valoriser notre histoire plurimillénaire et qui dit histoire, dit hommes. Hommes et femmes, c'est-à-dire des peuples qui ont habité et peuplé ce pays. Des preuves et traces matérielles sont visibles dans les quatre coins du pays et de toutes les époques.
En somme, nous voyons l’Algérie, son peuple et son histoire, un pays uni, un peuple enraciné dans l’histoire de l’humanité depuis la nuit des temps, homogène mais plurilingue avec une diversité culturelle : une identité linguistico-culturelle qu’enrichit un brassage de diverses civilisations.
Il y a lieu, donc, de reconsidérer et d’assumer notre histoire, totalement et objectivement, de l’antiquité à nos jours, loin des extrêmes idéologiques.
A. M.

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