dimanche 27 septembre 2020 22:51:16

Offensive du nord-constantinois El-Harrouch (W. de Skikda) : L’enfer ici-bas…

L’auteur de ce témoignage avait huit ans lorsqu’il a vécu les deux journées des 20 et 21 août 1955 dans son village natal. Se basant sur des souvenirs demeurés vivaces malgré l’éloignement temporel, il décrit l’horreur qui avait régné durant ces deux journées.

PUBLIE LE : 20-08-2020 | 0:00
D.R

L’auteur de ce témoignage avait huit ans lorsqu’il a vécu les deux journées des 20 et 21 août 1955 dans son village natal. Se basant sur des souvenirs demeurés vivaces malgré l’éloignement temporel, il décrit l’horreur qui avait régné durant ces deux journées. Voici son témoignage ci-après :

Samedi 20 août 1955 - 8 heures  :

Il faisait très chaud ce jour-là, et déjà tôt dans la matinée le soleil tombait à pic sur les toits des maisons et sur la petite placette qui faisait office de carrefour. A la chaleur de ses rayons s’ajoutait celle de la fièvre caniculaire qui allait nous gagner tout au long des heures qui s’égrenaient. Une petite note de gaité toutefois : juste après le départ de mon père à son travail, mon oncle Hassan, agriculteur de son état, nous avait apporté une énorme pastèque ronde et striée qu’il nous a dit avoir cueillie à l’aurore. Le seul endroit où nous pouvions la ranger, ma sœur aînée et moi, était le grand coffre en bois sculpté où se trouvaient déjà stockées quelques denrées alimentaires : sacs de blé et de farine, huile d’olive, etc. Bref, jusqu’en fin de matinée tout semblait normal et rien de notable n’indiquait que les choses allaient brusquement changer sous peu. 

Samedi 20 août 1955 - 12 heures :

C’est à midi pile que les premiers coups de feu retentirent, accompagnés de stridents et incessants «Allah Akbar !... El djihad fi Sabil Allah !» L’incompréhension aidant, nous nous sommes employés, en nous hissant sur le petit muret qui nous séparait de nos voisins, à leur demander ce qui se passait vraiment. «C’est la guerre !», ne cessaient-ils de répéter, et de nous conseiller de rester calmement dans une des pièces de la maison et de ne pas bouger. Dans le vrombissement épouvantable des avions et des hélicoptères «banane» qui survolaient sans arrêt le village, nous distinguions le crépitement des mitraillettes et des RPG fusant des aéronefs en question.
Pour tout dire, ça a continué de tirer sans cesse durant toute l’après-midi -et même en début de soirée, quoique de façon plus sporadique une fois la nuit tombée. Nous étions jeunes, mes trois sœurs et moi, et nous avions l’impression, par moments, que ça tirait dans tous les sens et tout cela nous faisait terriblement peur. Quant à mon jeune frère, il était encore bébé dans son berceau et ne cessait de pleurer, sans doute apeuré lui aussi par ces bruits inhabituels que provoquaient les échanges de tirs.
Maigre consolation en l’absence de mon père qui, sans doute en raison des combats qui faisaient rage, n’a pu nous rejoindre ce jour-là à la maison, ma mère et ma sœur aînée s’employaient à nous rassurer en nous disant que les moudjahidine, tout comme les soldats de l’armée française, tiraient seulement «en l’air et par terre». Peine perdue car de la cour de notre maison on entendait, de plus en plus fréquemment, des cris de douleur émanant de moudjahidine ou de soldas blessés, voire tués au cours des combats.
Et puis tous ces avions qui volaient pratiquement à basse altitude nous effrayaient, d’autant que nous pensions que c’étaient des bateaux volants. Du coup, le moindre bruit dans la cour et en deçà devenait suspect. Toute la soirée se déroula ainsi, sans qu’on sache encore ce qu’était devenu notre père absent.                  

Dimanche 21 août 1955 - 10 heures :

L’atmosphère était déjà saturée par une odeur de moisi et les visages de civils morts étendus à même le sol étaient noircis à force d’être restés exposés au soleil durant toute la journée d’hier ; mon grand-père maternel ne cessait d’aller et venir parmi eux en leur jetant du sel -aidé en cela par quelques voisins de quartier- et ce, afin d’éviter qu’ils ne dégagent des odeurs pestilentielles. Quelques instants plus tard, des militaires en béret noir et chapeau de brousse sont venus pour les aligner cote à cote, afin, nous ont dit les aînés, de les compter d’abord et les «charger» ensuite sur des camions à benne. Mais auparavant il leur fallait dépouiller les victimes de ce qu’elles possédaient sur elles. Ils passaient en effet d’un cadavre à l’autre, les fouillaient minutieusement puis déposaient tout ce qu’ils récupéraient sur eux -argent, cartes d’identité, documents divers- dans deux grands sacs en jute : l’un pour y accueillir les billets de banque et pièces de monnaie, l’autre pour les cartes d’identité et autres documents.
Tout au long de la matinée la vision qu’on avait de cette rue était dantesque. Il y avait tellement de cadavres civils -pas de militaires parmi eux puisqu’ils ont dû être ramassés la veille- tellement de cadavres civils donc, allongés tout au long de la rue dénommée Georges Clémenceau à l’époque, qu’on avait le sentiment, avec notre esprit d’enfant, que ce sont tous les habitants du village qui ont été tués par les militaires français. Fort heureusement, j’ai pu retrouver mes cousins et cousines avec lesquels je jouais la veille juste avant le début des affrontements. Ils étaient tous vivants et rien qu’à cette idée-là, nous étions heureux de pouvoir nous réunir à nouveau.

Dimanche 21 août - 12 heures :

Suite à un ordre émanant du commandement militaire, des soldats français sont venus jusque chez nous pour nous enjoindre de nous rendre immédiatement sur la place de la mosquée. Nous nous rendîmes donc à la hâte, ma mère et nous sur cette place où se trouvaient déjà toutes les autres familles, du moins celles de notre voisinage immédiat.
Grande consolation, c’est sur cette place que mon père nous a enfin retrouvés, et de nous expliquer qu’il ne pouvait, au sortir de son travail, rester longtemps dans la rue car il avait été surpris par les premiers coups de feu. Il lui fallait donc se réfugier dans un endroit sûr, en attendant de nous rejoindre à la maison. Ce qu’il fit en allant chez des voisins proches de notre domicile. Visiblement rassuré de nous retrouver vivants, mon père nous informa que d’autres habitants avaient été regroupés sur l’autre grande place du village, celle de l’église en l’occurrence.

Dimanche 21 août - 15 heures :

Pourquoi les militaires français nous avaient regroupés sur ces deux grandes places ? C’est après-coup que nous nous en sommes rendu compte : celles-ci attenant directement à la rue principale du village, la configuration voulue par eux était telle qu’elle allait donner lieu à un spectacle des plus hallucinants, en tout cas une situation inédite à laquelle nous étions loin de nous attendre au courant de cet après-midi : il fallait, en effet, devoir supporter la vision cauchemardesque d’au moins une dizaine de camions à benne débordants de cadavres qui défilèrent lentement devant la population atterrée. Etait-ce un avertissement de l’armée française ? Il y avait tout lieu de le penser.
Quelques minutes plus tard, aux environs de 16 heures, nous entendîmes des détonations au loin, dans les alentours du village.   On ne savait pas trop de quoi il en retournait et les rumeurs au sein de la population regroupée allaient bon train. On apprit plus tard que les détonations en question signifiaient que des charniers avaient été aménagés à coups de dynamite. Il fallait en effet creuser profondément dans le sol pour y déverser pêle-mêle tous les cadavres que les militaires français avaient fait défiler auparavant dans des camions à benne, sur la rue principale du village.

Dimanche 21 août - 17 heures :

Après le regroupement forcé de la population sur les deux places du village, on nous annonça que nous pouvions, enfin, rejoindre nos domiciles respectifs.
Quelle ne fut  notre amère surprise lorsque nous découvrîmes que tout avait été saccagé durant notre absence : le mobilier de la cuisine sens dessus-dessous, le coffre à denrées alimentaires défoncé par endroits, les sacs de blé et de farine éventrés et leur contenu dispersé à même le sol, des ustensiles en aluminium pratiquement concassés, l’énorme pastèque que mon oncle nous avait ramenée réduite en plusieurs morceaux, voire en miettes, etc. Bref, rien n’avait été épargné, et la visite des paras français dans notre maison avait laissé des traces que nous ne saurions, nous ne pourrions  à ce jour oublier.
 A l’indépendance, la rue Georges Clémenceau où j’ai passé toute mon enfance fut débaptisée pour devenir désormais la rue du 20 août 1955. Quant à la rue principale du village, elle porte le nom du valeureux chahid Bachir Boukadoum.  Autre détail d’importance, l’aiguille de l’horloge qui se trouve sur la sorte de «minaret» qui surplombe le bâtiment de l’Apc du village est toujours là, mais immobilisée par une balle au moment où elle affichait midi. En atteste l’impact demeuré tel quel à cet endroit précis, qui à ce jour est visible à l’œil nu, même de loin.
Kamel Bouslama
 

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