Le café chantant d’Elissa Rhais : Un Music-hall avant la lettre

Jusque-là, nous avons récemment eu droit, en matière de cafés populaires d’antan, à la publication par El Moudjahid d’un entretien réalisé par la «Revue pour l’intelligence du monde» (Jeune Afrique) avec l’historien du Maghreb Daniel Rivet, qui a bien voulu répondre aux questions consacrées à la consommation du café, du thé et des lieux publics ou privés qui s’y rattachent dans les trois pays du Maghreb d’avant 1830, notamment à Alger.
PUBLIE LE : 02-08-2020 | 0:00

Jusque-là, nous avons récemment eu droit, en matière de cafés populaires d’antan,  à la publication par El Moudjahid d’un entretien réalisé par la «Revue pour l’intelligence du monde» (Jeune Afrique) avec l’historien du Maghreb Daniel Rivet, qui a bien voulu répondre aux questions consacrées à la consommation du café, du thé et des lieux publics ou privés qui s’y rattachent dans les trois pays du Maghreb d’avant 1830, notamment à Alger.

AAujourd’hui, c’est au tour d’une écrivaine native de Blida, Elissa Rais, de nous livrer, dans un roman intitulé «Le café chantant» (1919), quelques aspects méconnus de la tradition au début des années 1900, à Alger, Blida et les environs. Suivons-là à travers l’extrait ci-après, dans sa description détaillée des lieux, à savoir le café chantant où la fameuse H’lima Fouad El Begri (poumon de bœuf) se produisait chaque soir régulièrement :
«Le café chantant se composait d'une originale construction blanche, de vieux style mauresque, entourée d'un vaste jardin planté de fleurs arabes et de figuiers séculaires. Par une porte basse, on avait accès dans la construction, et alors, l'œil était ébloui par les dorures, les soies, les glaces, les marbres, les enluminures artistiques. C'était une salle unique, très longue. Les murs peints en bleu d'azur étaient décorés de grands miroirs biseautés, de larges panneaux montrant en relief des pavots rouges et des oiseaux imaginaires aux ailes d'or. Le plafond, démesurément haut, formait un dôme allongé dans la concavité duquel se dessinait un firmament criblé d'étoiles. Des tables nombreuses en marbre blanc, aux pieds massifs et ciselés, reposaient sur un parquet de mosaïques vertes et roses. Autour de ces tables qu'encombraient des verres, des bouteilles multicolores, des bouquets d'œillets rouges, des Arabes étaient assis. Ils portaient des costumes de couleurs vives ou des burnous de laine blonde. Ils étaient attentifs et silencieux. Une profusion de jasmins et de roses, dans des corbeilles d'alfa, emplissait l'air d'une senteur qui frappait à la tête. Çà et là, des vases de cristal offraient leurs globes ventrus au travers desquels se tordaient des poissons rouges... Puis, tout au fond de la salle, sous un flot de lumière rose, une petite scène se dressait, dans un chatoiement d'or et de soieries tunisiennes, dans la splendeur fascinante d'une vision des Mille et une Nuits. C'était le madar. Là, sur un fond de broché grenat, le long d'un matelas jaune miel, s'alignait le petit orchestre oriental. Au centre, le chef d'orchestre, un violoniste, tenant son instrument à la mode arabe, le bouton contre le genou ; aux deux extrémités, les deux guitaristes, et dans un coin, le tambour de basque, tous quatre habillés de velours bleu brodé d'argent.
Enfin, accoudées à des coussins de soie, les chanteuses mauresques, au nombre de six, s'alanguissaient en des poses nonchalantes. Elles étaient comme ensevelies sous une orgie de satin, de rubans, de dentelles et de bijoux. Elles apparaissaient tour à tour toutes blanches sous les feux des diamants, toutes d'un jaune pâle sous l'alignement moiré des perles fines ; puis lorsque, sous la clarté des lampes japonaises, l'or des colliers, des bracelets et des diadèmes venait à éclater, alors on eût dit que ces femmes s'éclipsaient entières dans une fulguration aveuglante. Leurs costumes vaporeux, de mousseline à paillettes et rayures de soie tendre, laissaient transparaître en lueurs furtives les chairs mates, les formes ondoyantes et somptueuses. Chacune avait devant elle un bocal de poissons de rivière et une gerbe de fleurs. Elles touchaient mollement, de leurs doigts chargés de bagues, des derboukas à feuilles d'or. Et elles chantaient l'une après l'autre, d'une voix de complainte, en s'accompagnant de leurs tam-tam.
L'air était embaumé, lourd d'ivresse et de désirs. Une atmosphère de surexcitation sensuelle vibrait autour des assistants, dont les visages se crispaient en des frénésies contenues, dont les regards s'allumaient pour des griseries folles. Pourtant, la foule se tenait encore immobile et recueillie, comme en une mosquée... Au dehors, par les fenêtres ogivales largement ouvertes, on apercevait dans le jardin des groupes d'hommes, des masses blanches parmi l'ombre. C'étaient des Arabes d'un certain âge, qui n'osaient pas pénétrer dans la salle, soit par scrupule de religion, soit par dignité d'âge, ou qui craignaient de faire la rencontre d'un fils, d'un jeune parent. Ils s'éloignaient de la salle le plus possible. Ils ne se mêlaient en aucune façon aux musiciens ou aux chanteuses. Ils ne les voyaient même pas.
Assis sur des nattes à l'ombre des figuiers, un narguileh auprès d'eux, ils venaient simplement goûter à distance quelques instants de poésie et de rêve... Dans un angle du jardin, très à l'écart, on distinguait aussi, sous un bosquet d'orangers, un brasier qui rougeoyait parmi des étagères de mosaïques et des petites tasses dorées.
C'était le café maure attenant au café-chantant. Là, des Arabes aux goûts plus particuliers s'enivraient de confiture aux dattes et au haschisch (mâdjona), dégustaient du thé à la cochenille et au bois de santal, fumaient des narguilehs et des bourris de kif pur (narguilehs primitifs composés de deux tubes de roseau s'emmanchant en angle droit sur une noix de coco). Et les voix des Mauresques continuaient leurs mélopées langoureuses, arrachant de toutes les poitrines de passionnés soupirs, des «sahite» de satisfaction délirante (interjection parlaquelle les membres de l’assistance expriment leur satisfaction sentimentale). Sid El Haloui avait cherché du regard un coin dans la salle, tout près de l'orchestre, et s'y était blotti (…)
*D’après Elissa Rhais, in «Le Café chantant», Bibliothèque Plon, 1919
Kamel Bouslama                 

//////////////////////////////////////////////////

Halima «Fouad el Begri» et le café chantant

«Halima Fouad El Begri était la première chanteuse du café Beggar, cette saison. Depuis deux ans environ, elle était «l’œil de Blidah». On ne parlait que d’elle dans tous les cafés maures de la ville et, en peu de temps, la belle avait atteint une telle célébrité que de Tunisie et d’Egypte, on voyait arriver pour l’entendre des musulmans avides de pur chant arabe, devenu si rare dans tout l’Islam…
 Pourtant, Halima n’était pas une chanteuse de profession. Un beau matin, le tenancier du café, Sid El Beggar, avait vu arriver à lui une élégante mauresque, dans un haïk couvert de boue et de poussière, qui lui dit s’appeler Halima Bent Izza, et être venue à pied de Laghouat, d’où elle s’était enfuie nuitamment pour échapper aux tortures d’un mari jaloux jusqu’à l’obsession et férocement tyrannique. Et, ayant éprouvé sa voix superbe, on l’avait immédiatement engagée aux appointements de cent douros par mois, sans compter les offrandes somptueuses des galants beaux et riches qui ne manquaient pas d’affluer… Son vrai nom était bien Halima bent Izza. Mais, pour l’ampleur et la puissance de son chant, on l’avait surnommée «Fouad El Begri» (Poumon de bœuf). *D’après Elissa Rhais, in «Le café chantant» ; Bibliothèque Plon, 1919
 


EL MOUDJAHID - QUOTIDIEN NATIONAL D'INFORMATION Edité par l'EPE - EURL El MOUDJAHID - 20, Rue de la Liberté - Alger - Algérie
Tél. : +213(0)21737081 - Fax : +213(0)21739043
Mail : [email protected]