Une religion du juste milieu

Les mots ne sont pas des entités figées une fois pour toutes
PUBLIE LE : 01-05-2020 | 23:00

Par : Kamel Bouslama

Les mots ne sont pas des entités figées une fois pour toutes. A l’instar des êtres vivants, ils évoluent et changent de sens au cours de leur histoire, au point d’acquérir parfois un sens complètement différent de leur sens originel. Ainsi le mot « démocratie » signifiait dans la pensée grecque primitive le gouvernement du petit peuple, avant de désigner le gouvernement de la majorité des citoyens. Et quand on qualifie aujourd’hui de « policier » l’Etat qui s’appuie davantage sur ses appareils de sécurité que sur l’autorité du droit, on est bien loin du sens originel de « polis », qui désignait la cité-Etat.
De même au cœur même de l’islam, figure le mouvement continu vers l'avenir, la volonté de marcher de l'avant vers l'instauration d'une civilisation humaniste. Le phénomène de l'abrogation (naskh) dans le Coran, c'est-à-dire la substitution d'un verset par un autre chaque fois qu'une réalité nouvelle l'imposait, est le plus sûr indice de ce mouvement constant d'adaptation aux réalités, de cette volonté active de changer la vie. Cela, les premiers musulmans l'avaient parfaitement compris : ils avaient la religion de l'action, et c'est grâce à elle qu'ils ont pu bâtir une grande civilisation de dimension universelle.
« Dieu ne modifie rien en un peuple avant que celui-ci ne change ce qui est en lui»(XIII,II) : les premiers musulmans, comprenant le sens véritable de ce verset, surent que le changement authentique est celui qui commence par s'opérer à l'intérieur de soi, puis se poursuit dans l'action constructive et le travail créateur, et que ceux-ci, pour être efficaces, ne peuvent s'arrêter à la surface des choses, mais doivent les toucher dans leur essence. C'est pourquoi ils s'ouvrirent à toutes les civilisations de leur temps, étudièrent toutes les sciences et travaillèrent dans tous les domaines. Une génération après la mort du prophète, ils avaient abandonné la bédouinité. Grâce à leur foi dans l'islam, ils étaient devenus les acteurs de leur histoire.
A la fin du IVe-Xe siècle, les Frères de la Pureté définissaient ainsi le parfait musulman : il serait "arabe dans sa religion, irakien par son savoir-vivre, hébreu par son expérience des choses, chrétien par sa méthode, syrien par son ascèse, grec par sa science, hindou par sa clairvoyance, soufi dans sa conduite, angélique dans sa moralité, souverain dans sa réflexion, et divin dans ses connaissances".
Autrement dit, le véritable musulman est humaniste et universaliste : ouvert à toutes les cultures, à toutes les formes de connaissance, il sait être tolérant vis-à-vis de toutes les Lois divines. Mais à partir du Ve-Xe siècle, les musulmans, cessant de progresser ont, durant les neuf siècles suivants, trop souvent perdu leur capacité d'agir avec une vision claire et conscience des choses. La raison tombe sous le sens : le fondamentalisme islamique rationaliste, attaché à l’essence de l’islam, se veut humaniste et universaliste, et privilégie le mouvement vers l’avant, tandis que le fondamentalisme activiste, tourné vers le souvenir et crispé sur des positions qu’il ne peut ni ne veut dépasser, est hostile à tout progrès. D'où les résultats désastreux que l'on sait aujourd'hui, et c'est bien regrettable.
K. B.


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