samedi 26 septembre 2020 20:38:39

Abdelrahmi Bessaha, macro -économiste, spécialiste des pays en post-conflits et fragilités : «Le monde fait face à la pire récession depuis 1929»

Le Covid-19, on en parle toujours. L’impact se fait sentir à travers les quatre coins de la planète. Dans cet entretien, l’expert affirme que «le monde fait face à la pire récession depuis 1929», affirmant, en termes de chiffres, qu’ «il y aura une perte cumulée de PIB mondial en 2020 et 2021 qui pourrait s'élever à environ 9.000 milliards de dollars».

PUBLIE LE : 15-04-2020 | 23:00
D.R
Entretien réalisé par Fouad Irnatene
 
Le Covid-19, on en parle toujours. L’impact se fait sentir à travers les quatre coins de la planète. Dans cet entretien, l’expert affirme que «le monde fait face à la pire récession depuis 1929», affirmant, en termes de chiffres, qu’ «il y aura une perte cumulée de PIB mondial en 2020 et 2021 qui pourrait s'élever à environ 9.000 milliards de dollars».
 
Entretien réalisé par Fouad Irnatene
 
Passant au peigne fin l’impact de cette crise ainsi que la chute spectaculaire des prix du pétrole, le Dr. Besaha, prévient qu’«en l’absence de mesures correctives, les déficits de nos finances publiques et de nos comptes extérieurs vont se creuser de 5 points et 7 points de pourcentage du PIB, respectivement». Dans son analyse, le macro-économiste rebondit sur la planche à billets précisant que «le recours à cette technique en 2020 est approprié et incontournable pour se donner les moyens de gérer la période d’urgence». Ce n’est pas tout. Avec une production de 1 million de barils/jour et une consommation domestique de 400.000 barils par jour, il restera 600.000 barils desquels il faut soustraire désormais ces coupes, «ce qui entrainera un manque à gagner de 16 milliards de dollars sur le reste de l’année 2020. Un énorme trou». Eclairages.
 
El Moudjahid : La crise sanitaire Covid-19 plombe l’économie mondiale et nombre de pays sont déjà en récession. Quel impact ?
Abdelrahmi Bessaha : Au cours du premier trimestre de 2020, la pandémie du coronavirus a malheureusement causé la mort de nombreuses personnes et conduit plus de 160 pays à procéder au confinement de leurs populations et à la suspension de pans entiers des économies nationales. Ceci a, bien entendu, entrainer l’effondrement de l’activité de grande ampleur et de façon soudaine et mis en péril la vie et les moyens d'existence des populations. Cette crise sanitaire se double d’une crise économique et financière et de l’effondrement des cours des produits de base. Dans son dernier rapport sur les perspectives économiques mondiales d’avril 2020, le FMI prévoit que l’économie mondiale enregistrera une contraction de 3% en 2020, soit une baisse de 6,3 points de pourcentage par rapport aux dernières projections de janvier 2020. Le monde fait face à la pire récession depuis 1929. Toutes choses étant égales par ailleurs, le FMI prévoit un rebond de la croissance mondiale à 5,8% en 2021. In fine, il y aura une perte cumulée de PIB mondial en 2020 et 2021, qui pourrait s'élever à environ 9.000 milliards de dollars, soit un montant supérieur à celui des économies du Japon et de l'Allemagne réunies. Pour la première fois depuis la grande dépression de 1929, aussi bien les pays avancés que les pays émergents et les pays en développement sont en récession. Par groupes de pays, le recul de la croissance sera de 6,1% pour les pays avancés, 1-2 % pour les pays émergents et en développement. Enfin, le revenu par habitant devrait diminuer dans plus de 170 pays.
 
Quelles sont les mesures qui s’imposent pour faire face cette crise sans précèdent ?
Pendant la phase d’urgence, les priorités sont claires : satisfaire les besoins de la population, appuyer les travailleurs et les entreprises. Les mesures d'envergure prises de manière opportune et ciblée par de nombreux dirigeants sur les plans budgétaire, monétaire et financier, en ce qui concerne notamment les garanties de crédit, les mécanismes de liquidité, les délais de grâce, la prolongation de l'assurance chômage, l'augmentation des prestations et les allégements fiscaux, sont vitales pour les ménages et les entreprises. 
Ce soutien doit se poursuivre tout au long de la phase d'urgence afin de limiter au maximum les impacts négatifs sur l’investissement et l’emploi. Une fois le confinement levé, les autorités doivent soutenir la demande, encourager l'embauche dans les entreprises et assainir les bilans dans le secteur privé et public pour favoriser la reprise. La prise de mesures de relance budgétaire coordonnées par les pays disposant d'un espace budgétaire suffisant amplifieront les retombées positives pour l'ensemble des pays. Par ailleurs, des mesures sont prises pour maintenir des moratoires sur le remboursement et procéder à la restructuration de la dette pendant cette phase de reprise. 
 
Parallèlement au choc sanitaire, l’économie mondiale a aussi subi un choc pétrolier au début de mars 2020. Que reflète cette situation ?
Les prix, déjà sur une tendance à la baisse, se sont effondrés pour atteindre $24 le baril à la mi-mars 2020, le niveau de prix de 2002. Cette chute brutale reflète d’abord la baisse de la demande de pétrole brut et de combustibles pétroliers en Chine en raison de la pandémie du coronavirus (la Chine est le plus grand importateur de pétrole du monde et un moteur majeur de la demande mondiale). Du côté de l'offre, la rupture du partenariat difficile entre l'OPEP et la Russie et des considérations géostratégiques Est-Ouest ont conduit à une guerre des parts de marché dont le résultat est une inondation du marché du pétrole qui pourrait durer des mois. Les perdants de cette guerre des parts de marché sont bien entendu les pays exportateurs de pétrole (avec des conséquences sociales, économiques et financières) et les sociétés pétrolières américaines qui sont particulièrement vulnérables en ce moment. 
Les autres perdants seront tous les pays engagés dans la transition écologique et les groupes industriels qui ont commencé à investir massivement pour décarboniser leurs activités. Les bénéficiaires de ce choc pétrolier seront les pays moins développés (transport, production d'électricité, chauffage) qui sont actuellement en cours de modernisation énergétique et manquent de revenus. Si on se projette sur le reste de l'année 2020 et 2021, la demande continuera à être faible en raison de la crise économique déclenchée par le choc sanitaire (environ 101 millions de barils par jour) tandis que l’offre demeurera excédentaire (102.9 millions de barils par jour). Le récent accord entre les pays de l’OPEP et les pays du G20 de la semaine dernière qui prévoyait de baisser la production n’a pas produit ses effets et les prix restent encore très bas. En dépit des mesures visant à baisser l’offre globale de 9,7 millions de barils par jour, les prix ne sont remontés qu’à 30 dollars. Dans le contexte de cet accord, l’Algérie devra baisser sa production journalière de 240.000 barils/jour pour mai et juin, 193.000 barils entre juillet et décembre 2020 et 145.000 barils entre janvier 2021 et avril 2022. Avec une production de 1 million de barils/jour et une consommation domestique de 400,000 barils par jour, il restera 600.000 barils desquels il faut soustraire désormais ces coupes, ce qui entrainera un manque à gagner de 16 milliards de dollars sur le reste de l’année 2020. Un énorme trou. 
 
L’économie algérienne n’est pas en reste. Comment est-elle impactée ?
Tout d’abord, il faut rappeler que la situation macroéconomique du pays à fin 2019 est très difficile comme le montre ces indicateurs économiques et financiers clés provisoires : 
(i) tout d’abord, la croissance est à 1% en 2019, tirée essentiellement par la consommation domestique finale et les investissements publics; 
(ii) l’inflation moyenne a décéléré pour se situer à 2% en raison de nombreux facteurs, dont la baisse de la demande; (iii) le chômage est très élevé et se situe à 1,3 million de personnes; 
(iv) le revenu par tête d’habitant a également chuté, passant de $5,355 en 2014 à $4100 en 2019; 
(v) le déficit budgétaire global est resté élevé et se situe à un niveau provisoirement estimé à 9,5% du PIB en 2019, dont 2,9% du PIB représentant le déficit de la CNR; 
(vi) le déficit global de la balance des paiements est à 9,9% du PIB en 2019; 
(vii) les réserves de change ont chuté de façon marquée, passant de 198 milliards de dollars en 2014 à 63.8 milliards de dollars à fin 2019; et (viii) la monnaie nationale s’est dépréciée en moyenne de 49% entre 2014 et 2019.
 
Quels sont les impacts combinés des chocs sanitaire et pétrolier et quelles sont les mesures urgentes à prendre ?
Sur le plan extérieur, à 30 dollars le baril, nos recettes d’exportation de pétrole passeraient de $32 milliards à $16 milliards, soit un manque à gagner de $16 milliards. Sur le plan budgétaire, les recettes chuteraient de 20% par rapport aux prévisions du budget de 2020 (6.289 milliards de DA). En conséquence, et en l’absence de mesures correctives, les déficits de nos finances publiques et de nos comptes extérieurs vont se creuser de 5 points et 7 points de pourcentage du PIB, respectivement. Un choc significatif qui ne manquera pas de réduire la croissance économique (0,5 points de pourcentage) et tailler dans nos réserves de change (7 milliards de dollars de plus à consommer pour combler un trou additionnel). Pour 2021, les perspectives sont également sombres si rien n’est fait. La réponse des décideurs doit inclure des mesures macroéconomiques cohérentes dans les domaines budgétaire (recettes et depenses), monétaire (appui de la banque centrale pour libérer de la liquidité), au niveau de la politique de change (dépréciation du taux de change) et au niveau des comptes extérieurs (rationalisation des importations). Du côté des finances publiques, les deux chocs vont élargir le déficit qui passera de 6,8% du PIB à 11,5% du PIB. Avec 400-500 milliards de recettes additionnelles (y compris l’impact d’une dépréciation du DA) et une réduction nette des depenses de 1.600 milliards de DA (y compris l’octroi d’un revenu universel de 20.000 DA aux chômeurs et aux travailleurs du secteur privé affectés par la crise), il est possible de ramener le déficit global de 11, 5% du PIB à 9,4% du PIB en 2020. 
Du côté de la balance des paiements, une action urgente à considérer est la réduction du niveau (i) de nos importations de biens ($42 milliards en 2019) avec une marge de manœuvre au niveau du poste autres biens de consommation (environ $ 5 milliards) tout en gardant à l’esprit que tout va devoir être revu pour économiser nos réserves de change au maximum ; et (ii) des services oscillant entre $10-12 milliards depuis 2008 et qui incluent les transports, le tourisme, les services financiers, les assurances et l’assistance technique. Cet exercice peut générer une épargne de 5 milliards de dollars. Au total, il est possible d’épargner 10 milliards de dollars et ramener le déficit de la balance des paiements à 13,8% du PIB (par rapport à un déficit de 20,6% du PIB si aucune mesure n’est prise. 
La croissance va se situer aux environs de 0,5% en 2020. L’inflation devrait rester modérée aux environs de 2-5-3% vu la faiblesse de la demande et la part des produits subventionnés dans l’indice, la faiblesse des prix internationaux qui pourraient compenser la dépréciation du dinar, les tensions sur l’offre et les imperfections des circuits de distribution.
 
Y a-t-il des marges de manœuvre pour résister et faire face aux chocs ?
Vu la faiblesse des ressources domestiques et des réserves de change, l’assèchement du Fonds de régulation des recettes et l’impossibilité d’accéder en si peu de temps au marché financier international, un recours à la monétisation du déficit est une option appropriée et incontournable en cette période d’urgence. Personnellement, je l’appuie sans réserve, et les conséquences macroéconomiques qui en découleront seront gérées au cours de la phase post-urgence. En outre, la planche à billets est appuyée par toutes les banques centrales de la planète et les institutions de Bretton Woods. Il ne faut pas être plus royaliste que le roi. 
 
Sur la planche à billets, vous avez argumenté contre ce mécanisme qui a été mis en place en 2017. Une clarification ?
Si à l’époque celui-ci ne se justifiait pas du tout, le recours à cette technique en 2020 est approprié et incontournable pour se donner les moyens de gérer la période d’urgence. 
Face à la crise pétrolière de 2014 et jusqu’en 2016, l'Algérie avait pris un certain nombre de mesures partielles pour s'ajuster à la baisse des prix du pétrole, y compris la dépréciation du taux de change et la consommation de l’épargne financière et des réserves de change du pays pour ne pas mettre en place un programme ambitieux et cohérent de stabilisation et de réformes structurelles pour relancer la croissance. 
À la mi-2017, les autorités changeaient d’approche en décidant de ralentir la dépréciation du taux de change, de renoncer à la discipline budgétaire et d’amender la loi sur la monnaie et le crédit de 1990 pour mobiliser des concours financiers auprès de la Banque d’Algérie (BA) pour couvrir le déficit du budget, financer le fonds national des investissements et apporter des appuis budgétaires au secteur des entreprises publiques. 
Ce recours à la planche à billets à partir de novembre 2017 ne répondait à aucune logique et manquait de vision stratégique. En effet, les autorités disposaient encore de ressources domestiques et extérieures suffisantes qui, combinées judicieusement à des mesures d’ajustement raisonnables, auraient pu non seulement engager le processus de sortie de crise du pays mais économiser 135 milliards de dollars, donnant ainsi des ressorts financiers fort précieux pour l’avenir. 
 
C’était de la fuite en avant dont nous payons le prix aujourd’hui. 
Deux économistes proposent une distribution des dividendes de la Banque d’Algérie à la disposition du Trésor 1.500 milliards au titre de paiement de dividendes pour apporter des ressources fraiches à l’État sans recourir à l’endettement. Vous y souscrivez ?
D’emblée, je réponds que cette proposition ne tient pas la route. Pourquoi ? Premièrement, le versement des dividendes n’est pas un mécanisme de financement du déficit. C’est une recette non fiscale qui varie d’année en année. Aucun spécialiste macroéconomique de terrain ne va pas proposer de financer un déficit par une recette non fiscale car c’est un non-sens. 
Les déficits se financement par (i)des emprunts auprès des banques centrales (si les statuts de cette dernière le permettent) avec risque d’inflation) ou auprès des banques commerciales (ce qui pourrait créer un effet d’éviction des investisseurs) ; (ii) la mobilisation de ressources non bancaires (émission du papier État ou bons du Trésor), ce qui implique un marché primaire et secondaire bien rodés pour absorber le papier mis en circulation, une coordination parfaite avec la direction de la dette et surtout une courbe des intérêts afin de rémunérer adéquatement le papier et assurer son placement ; (iii) des emprunts extérieurs (projets et appuis budgétaires) qui exigent, toutefois, des préalables, au minimum une visibilité économique à moyen terme du pays pour attirer les investisseurs et la production de données macroéconomiques à échéance régulière pour suivre les développements économiques et financiers du pays ; et (iv) un recours à des voies exceptionnelles qui comprennent soit le rééchelonnement de dettes (ce qui ne se produit pas de façon régulière) soit une accumulation d’arriérés de paiements domestiques et/ou extérieurs, une voie de financement qui entame la signature de l’État et paralyse les rouages économiques. Deuxièmement, avant de proposer des mesures et de s’assurer de leur efficacité, il y a un travail de programmation financière sérieux qui doit être conduit afin de dégager le scénario de base, évaluer le trou financier produit par la crise et ensuite proposer les mesures idoines —bien quantifiées— et les articuler avec cohérence dans une démarche cohérente. 
Donc toute mesure qui est proposée en isolé voit son efficacité amoindrie ou incertaine. Troisièmement, à supposer que la proposition de dividende ait une certaine logique, ce que je ne considère nullement, se pose la question du niveau de ces derniers, il faut accéder aux seuls documents comptables de la Banque d’Algérie (BA) à fin 2019 et attendre que ceux-ci soient validés avant de lancer des chiffres. Seuls les services financiers de la BA ont une idée précise des niveaux des dividendes. Quatrièmement, dans quelle mesure les niveaux des dividendes vont-ils répondre aux besoins financiers de cette phrase d’urgence ? Pour la gestion de cette phase d’urgence liée à la pandémie, et comme en temps de guerre, il faut donc monétiser les déficits budgétaires en cohérence avec ce qui se fait ailleurs dans le monde. 
Les problèmes liés à cette monétisation seraient pris en charge après la période d’urgence. En définitive, le pays n’a pas besoin de recourir à des artifices comptables pour lutter contre deux chocs colossaux. 
Puis-je rappeler que les deux économistes en question ont défendu en 2017 le recours à la planche à billets sans logique stratégique à contre-courant de tous les macro-économistes professionnels sérieux et sur des bases fausses, car leur argument sur la situation difficile du pays dénotait une méconnaissance totale des données macroéconomiques du pays. 
En 2017, il ne fallait pas valider la facilité mais plutôt défendre une approche sérieuse de sortie de crise qui aurait combiné un mix de mesures d’ajustement (réformes) et financement car l’Algérie disposait de ressorts financiers importants (l14 milliards de réserves de change, soit 19 mois d’importations). Si la voie des réformes suggérée par tous les professionnels des politiques publiques avait été suivie depuis 2016, le pays aurait épargné entre 100 milliards de réserves et les aurait placés dans une position confortable pour affronter la crise de 2020.      
F. I.
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