mardi 04 aot 2020 00:02:39

Ahmed Mecheraoui, Consultant

«Seule une concertation durable pourrait rééquilibrer le marché»

PUBLIE LE : 04-04-2020 | 23:00
D.R
L'Arabie saoudite a appelé jeudi «à la demande des États-Unis» à une réunion «urgente» de l'OPEP et ses alliés, notamment la Russie et à laquelle a été convié l’'Azerbaïdjan, pour tenter de trouver «un accord équitable» susceptible de rééquilibrer le marché pétrolier mondial. Ce conclave augure-t-il de la fin de cet épisode de fléchissement des cours de l’or noir ? Eléments de réponses dans cet entretien avec Ahmed Mecheraoui, consultant.
 
El Moudjahid : En situation de flottement continu, les prix du pétrole sont sapés par un surplus de production et un effondrement de la demande, cette dernière étant précipitée par la pandémie de coronavirus. Vers quelle perspective s’achemine le marché pétrolier mondial, du moins à court terme ?
 
Ahmed Mecheraoui : Il faut se rappeler que depuis sa création, l’OPEP s’est retrouvée seule, tant bien que mal, pour rechercher l’équilibre du marché pétrolier en faisant face aux différentes crises, des crises généralement provoquées, et ce, en adoptant des stratégies qu’on pourrait qualifier de stratégies opposées. Une fois c’est la défense des prix qui est mise en avant, une autre fois c’est plutôt la défense des parts de marché qui prime. Durant des décennies, la situation du marché pétrolier mondial est restée étroitement liée au seul acteur OPEP. Tous les autres producteurs subissaient le marché sans réagir pour prendre part à la recherche de l’équilibre du marché pétrolier du moins en apparence. Avec l’arrivée de nouveaux producteurs et surtout l’avènement de l’industrie américaine des gaz et pétrole de schistes qui s’est traduit par une abondance de pétrole incitant les USA à mettre en œuvre une politique d’indépendance énergétique poussée à son maximum et des ambitions d’exportation qui n’ont pas tardé à se concrétiser. Sous couvert de sa politique basée sur le slogan «AMERICA FIRST» et sur une attitude de non concerné par les aléas du marché pétrolier, en justifiant cette attitude, notamment, par la configuration de son industrie pétrolière conduite par une multitude de sociétés privés. L’Amérique a toujours soutenu le principe de la loi du marché pour justifier son rôle passif affiché dans la recherche de l’équilibre du marché pétrolier alors que l’OPEP et plus tard l’OPEP+ (à partir de 2016) agissait par des réductions de l’offre pour soutenir les prix, réductions compensées d’ailleurs et surtout par les producteurs américains qui ne se gênaient pas de reprendre à leur compte les parts de marché libérés par l’OPEP+. Cette situation de roue sans fin a duré jusqu’à la veille de la dernière réunion de l’OPEP+ qui s’est terminée par une remise en cause de l’accord de réduction avec comme conséquences une augmentation de l’offre mondiale et une chute libre des prix du baril à un moment où la demande est malmenée par la pandémie du coronavirus. Le résultat étant une demande détruite d’au moins 15%, soit une perte du marché de la demande de l’ordre de 15 millions de barils/jour (on évoque 20 millions de barils pour ce mois d’Avril) équivalent à près de 50% de la production des 3 principaux producteurs réunis, Arabie Saoudite, Russie et USA. Sans oublier la saturation de l’ensemble des capacités de stockage qui est à plus de 70% (le 100% pourrait être atteint très rapidement) qu’il faudrait déstocker une fois le marché rééquilibré. Cette situation complexe a provoqué la plongée de l’ensemble des acteurs dans une stratégie de «faillite pour tous». L’ensemble des producteurs sont touchés de plein fouet, personne n’est épargné. Aux USA, ce sont de nombreuses sociétés qui ont déclaré leur faillite. En Algérie, ce sont près de 50% de ses revenus qui se sont envolés. Pour faire face à la situation, la Russie a opté pour la dévaluation de sa monnaie afin d’être en mesure de survivre avec des prix qui ont touché la barre des 25 Dollars pour le Brent et l’Arabie saoudite a privilégié une politique de production à pleine capacité (faire du volume pour compenser la baisse des prix). L’horizon est vraiment loin d’être clair pour les prochains mois. Dans un environnement caractérisé par une volatilité actuelle du marché, la bataille entre les principaux producteurs pour la part de marché, la difficulté —voire l’impossibilité— d'imposer des réductions de production aux États-Unis et la destruction continue de la demande causée par la pandémie du coronavirus qui sévit dans le monde entier. La question est de savoir comment rétablir l’équilibre du marché qui nécessite une réduction de l’offre de l’ordre de 15 à 20 millions de barils/jour et revenir, au plus, aux prix pratiqués au début de cette année. La solution ne pourrait venir que d’une nouvelle forme de coopération au sein d’une OPEP++ (OPEP deux plus) qui va aligner autour de la même table les membres OPEP+ et d’autres producteurs importants hors OPEP+ comme par exemple les USA, le Brésil et le Canada entre autres. Est-il possible d’avoir une telle configuration ? Seul l’avenir nous le dira. 
 
Le différend entre Ryad et Moscou, à propos d’une baisse supplémentaire de la production, n’a pas encore connu son épilogue. Jusqu’où ira ce durcissement dans les positions à votre avis ?
Est-ce qu’on pourrait réellement et objectivement ramener la situation actuelle du marché pétrolier ­— une situation caractérisée par une demande globale qui a chutée de plus de 15 millions de barils/jour conjuguée à d’autres aléas — à un simple différend entre Ryad et Moscou ? Je n’y crois pas pour la simple raison qu’il faudrait — à titre d’illustration — une baisse d’au moins 70% de production de l’Arabie Saoudite et de la Russie réunies pour rééquilibrer le marché si elles devaient, bien sûr, prendre en charge à elles seules cette réduction que demande le marché. Qui pourrait alors supporter une telle baisse ? Seul un effort conjugué de l’ensemble des producteurs, y compris les producteurs non OPEP+, pourrait calmer le marché. C’est pourquoi la passivité de certains producteurs est à enrayer et qu’une nouvelle forme de coopération puisse voir le jour. Une coopération qui s’inscrit dans un nouveau cadre de concertation OPEP+.  
 
 Le Président américain s’est dit disposé à interférer dans cette «guerre» entre Riyad et Moscou pour tenter d’amener les deux parties à la table des négociations, avec comme objectif une baisse de la production. Du côté américain, certaines sources évoquent même un accord de principe dans ce sens. Cette option est-elle envisageable ?
C’est normal pour le Président des Etas-Unis, qui voit son industrie pétrolière plonger dans le rouge entrainant faillites, destruction d’emplois, perspectives sombres, effondrement des bourses etc., d’afficher sa volonté pour remédier à cette situation. Pour l’instant son action se limite à des effets d’annonces et de contact avec le résident russe et le Prince héritier d’Arabie Saoudite. Y aurait-il un deal résultant de ces contacts, notamment avec la Russie ? Je n’ai pas de réponse. La dernière annonce du Président des Etats-Unis demandant une réduction de l’offre de 15 millions de barils/jour repose-t-elle sur du concret ? C’est-à-dire un accord dans lequel les USA sont parties prenantes, la question reste posée. Cette annonce a, certes, redonné un brin d’espoir au marché qui a enregistré une remontée des cours, le Brent est passé de 26 à plus de 31 dollars. Il faudrait, toutefois, garder à l’esprit qu’une annonce, si elle n’est pas suivie d’actions concrètes, elle ne fera que produire à très court terme un effet négatif. Toutefois, on peut signaler, avec beaucoup de prudence cependant, comme signe plutôt positif, la tenue de la réunion attendue ce vendredi et qui va regrouper autour du Président américain les patrons des principales sociétés pétrolières américaines (Exxon, Chevron, Occidental,…). Que doit ramener cette réunion ? Il semble toutefois que la question de la réduction de la production américaine ne soit pas à l’ordre du jour de cette réunion, attendons pour voir.
 
L’emprise de la Russie et de l’Arabie saoudite sur le marché pétrolier mondial est déterminante. Ce duel constituerait-il une menace sur la cohésion de (l’OPEP+) ?
Aujourd’hui et tant que la pandémie du coronavirus continue d’agir négativement sur la demande mondiale, la marge de manœuvre de l’OPEP+ restera très limitée et son pouvoir sur le marché également. Il faudrait attendre que le marché de la demande récupère son niveau d’avant la pandémie du coronavirus pour mesurer réellement la capacité de l’OPEP+. Mais, de mon point de vue, rien ne sera comme avant. Les pays de l’OPEP+ n’accepteront plus d’être les seuls à supporter les aléas du marché. Seule une concertation durable, élargie à d’autres producteurs hors OPEP+, pourrait être le moteur pour un équilibre durable du marché. 
 
Comment vous percevez l’évolution du marché pétrolier pour les prochains mois, en cas d’échec de l’initiative américaine et des tentatives de rapprochement entre Riyad et Moscou ?
L’effet de la pandémie du coronavirus ne va pas s’effacer du jour au lendemain, beaucoup d’efforts sont à déployer pour que l’ensemble des pays producteurs OPEP+ et non OPEP+ s’impliquent dans la recherche d’une solution équitable qui n’écartera aucun producteur. L’initiative américaine de rapprocher l’Arabie Saoudite et la Russie doit s’accompagner d’une offre de participation effective des USA à la recherche d’une solution pour l’équilibre du marché en mettant quelque chose sur la table. Un simple rôle de facilitateur que jouerait les USA n’intéresserait probablement aucune partie, on le voit déjà à travers la réaction et de la Russie et de l’Arabie Saoudite qui posent des conditions, chacune à sa façon, pour relancer l’OPEP+ et reprendre les négociations sur la réduction à opérer pour rééquilibrer le marché mondial.  Aux dernières nouvelles, des discussions sont lancées pour envisager l’élargissement de l’OPEP+ à d’autres producteurs hors OPEP+ afin de trouver une solution équitable à cette probable réduction de 10 millions de barils/jour évoquée par le Président américain. Sans la conjugaison des efforts de tous les acteurs OPEP+ et hors OPEP+, il ne faudrait pas s’attendre à un miracle. Sans ces efforts, l’évolution du marché pétrolier pour les prochains mois ne fera qu’aggraver la situation des pays producteurs, notamment les plus vulnérables.
Entretien réalisé par 
Akila Demmad
  • Publié dans :
DONNEZ VOTRE AVIS

Il n'y a actuellement aucune réaction à cette information. Soyez le premier à réagir !

S'inscrire
 

Donnez votre avis

Aidez nous à améliorer votre site en nous envoyant vos commentaires et suggestions