mardi 04 aot 2020 00:18:17

Nassima Ouhab- Alathamneh, docteure en géoéconomie de l’énergie

«Un baril au-dessous des 10 dollars n’est pas à écarter»

PUBLIE LE : 04-04-2020 | 23:00
D.R
Le marché pétrolier s’est pris les pieds dans le tapis. Nombre d’inconnues et de non-dits, complexes les uns et les autres, l’entoure. Il n’aura fallu que quelques jours pour que l’industrie du pétrole sabre 31 milliards de dollars d’investissements. Le stockage de l’or noir fait face à une surproduction et une sous-consommation. Sollicitée par nos soins, l’universitaire, docteure en sciences politiques et géopolitique et enseignante en économie à l’Université de Nanterre (Paris), livre une analyse pertinente retraçant les enjeux et les perspectives dudit marché. Sur le moyen-long terme, elle ne voit pas le cours dépasser les 40 dollars le baril «à moins qu’un évènement exceptionnel surgisse et provoque un boom inespéré». L’augmentation des quotas au sein de l’OPEP et de ses alliés «aura pour conséquence la sursaturation du marché pétrolier». A propos de l’Algérie, le Dr. Ouhab-Alathamneh prévient contre un manque d’une vision de diversification économique qui, sur le long terme, «lui vaudra son indépendance économique». 
 
El Moudjahid : Le marché pétrolier vit, au moins, au rythme d’une valse à quatre temps : coronavirus, demande atone et offre surabondante, conflit entre Riyad et Moscou et effondrement spectaculaire des prix. L’Arabie Saoudite vient d’appeler à une réunion d’urgence de l’Opep au moment où les experts affirment qu’une éventuelle persistance de la situation peut conduire l’or noir au «prix négatif». Quel serait le rôle de cette réunion ?
 
Nassima Ouhab- Alathamneh : En effet, plusieurs facteurs sont réunis et font craindre la persistance des tensions sur le marché pétrolier et le maintien des prix bas pendant plusieurs mois. Malgré un accord de principe entre les USA, la Russie et l’Arabie Saoudite, ayant provoqué une hausse du cours de près de 30% et à la suite duquel le Royaume souhaite réunir l’OPEP+ le 6 avril prochain afin de convenir d’un compromis sur la baisse des volumes de production, le cours de l’or noir suivra certainement sa tendance baissière jusqu’à écoulement des stocks sur le marché. Donald Trump a proposé une baisse entre 10 et 15 millions de barils, ce qui représente plus de 20% de la production de l’OPEP. Un scénario qui arrange bien évidemment les producteurs du schiste américains aux dépens des autres producteurs. 
Le rétablissement de l’équilibre des prix dépendra, en partie, de la décision qui découlera de la réunion de Vladimir Poutine avec les dirigeants des compagnies pétrolières russes, et de celle de l’OPEP souhaitée par l’Arabie Saoudite, en sachant que depuis leur ascension dans le domaine énergétique grâce au schiste, les producteurs américains, en particulier ceux de l’Oklahoma et du Bassin permien du Texas, tentent tant bien que mal d’inciter les autres producteurs, notamment l’OPEP, de baisser leurs volumes de production.
 L’objectif est de maintenir les prix hauts, car, afin que le pétrole et le gaz de schiste soient rentables, les producteurs ont besoin de vendre le baril à 65 dollars au minimum, alors qu’il est de 20 dollars actuellement. En-dessous de ce seuil, le cours ne compense pas les investissements nécessaires au forage des puits, qu’ils soient actifs ou à direction multiple, car les mécanismes et les technologies déployées sont plus coûteuses que les volumes à extraire. La crise sanitaire actuelle, conjuguée à une offre très abondante a permis aux pays importateurs d’augmenter considérablement leurs réserves stratégiques, en plus des 100 millions de barils stockés par les tankers depuis le début de la pandémie. Ceci dit, au-delà d’un éventuel accord tripartite sur le soutien des cours, le prix ne retrouvera pas son niveau de 67 dollars le baril d’autant plus que la Chine reprend très furtivement ses activités économiques consommatrices d’énergie. La relance de l’économie mondiale pourrait engendrer une hausse relative du prix du pétrole, mais sur le moyen-long terme, je doute que le cours dépasserait les 40 dollars le baril à moins qu’un évènement exceptionnel surgisse et provoque un boom inespéré.
Quels changements énergétiques cette crise et ce choc pétroliers vont-ils amener ?
 
Le contre choc-pétrolier de 2014 était un véritable révélateur de dissonance de la politique énergétique ayant engendré l’effondrement du cours de 113 dollars le baril en juillet 2013 à 62 dollars en novembre 2014, un prix plutôt constant jusqu’au 9 mars 2020, date à laquelle le cours s’est effondré à 27 dollars le baril. En outre, au-delà de l’équation de l’offre et de la demande qui régit le marché pétrolier, les différents évènements géopolitiques (attaques dans le détroit d’Hormuz et de sites de production d’Aramco, assassinat du général iranien Qassem Suleimani, tension entre les USA et l’Iran, etc) impactent significativement, mais de manière limitée, le cours de l’or noir. Par ailleurs, ce qui pourrait conduire les prix à une chute en dessous de 10 dollars le baril serait, d’une part, la persistance de la crise sanitaire actuelle qui a engendré un repli sans précédent de la demande mondiale en hydrocarbure, d’autre part, la disconvenance entre les grands producteurs (Russie, USA et Arabie Saoudite) sur les volumes de production. L’augmentation des quotas au sein de l’OPEP et de ses alliés aura pour conséquence la sursaturation du marché pétrolier, alors qu’à l’heure actuelle l’offre devance largement la demande. Rappelons que la production au sein de l’OPEP est estimée à 33 millions de barils par jour, de 11 millions de barils par jour pour la Russie et de 12 millions de barils par jour pour les USA. 
L’Agence internationale de l’énergie prévoit dans son dernier rapport une baisse de la demande mondiale de 90.000 barils par jour pour cette année. De ce fait, la baisse des volumes de 10 ou 15 millions de barils par jour proposée par les USA n’aura pas d’effet immédiat ni sur le cours de l’or noir, ni sur l’équilibre du marché eu égard à la recrudescence des stocks et des réserves stratégiques des pays importateurs à la suite du ralentissement économique généré par le coronavirus. 
 
L’Agence internationale de l’énergie suggère que les paquets de stimulations économiques comprennent un focus sur les énergies renouvelables. Le nouvel ordre énergétique mondial, que vous avez annoncé, sera-t-il l’ENR par excellence ?
Les énergies renouvelables occupent de plus en place une place prépondérante dans les mix-énergétiques de plusieurs pays consommateurs d’énergies fossiles, mais le gaz et le pétrole demeurent à l’heure actuelle les hydrocarbures les plus utilisés dans la production d’énergie. Effectivement, dans son dernier rapport World Energy Outlook de 2019, l’AIE table sur une augmentation de 50% d’ici 2024 qui sera répartie entre la Chine, l’Europe, les USA, le Brésil, l’Inde et le Japon, contre une régression de la consommation du pétrole à partir de 2030. Ceci étant, d’ici 2030-2035, les énergies fossiles domineront les mix énergétiques de plusieurs pays, notamment, ceux des pays les moins développés du fait du retard qu’ils accusent en matière d’efficacité énergétique, et les pays asiatiques à forte croissance économique qui maintiendront leur consommation du gaz et du pétrole pendant les prochaines années. Aujourd’hui la part des ENR est très exiguë en comparaison avec celle des énergies fossiles qui représentent 85,2% de la consommation mondiale. Les dernières statistiques font état d’une consommation mondiale totale de 11,6% pour la biomasse et les déchets, de 3,1% pour l’hydroélectricité, de 0,7% pour l’éolien, de 0,5% pour la géothermie et le solaire thermique et enfin de 0,2% pour le solaire photovoltaïque. Le rythme de production actuelle en énergie renouvelable ne dépasse pas 20% dans la plupart des pays, ce qui repousse l’échéance d’une production optimale à 2040-2050.
 
Pour l’Algérie, l’équation est très complexe. D’une part, un prix de 90 dollars le baril que vous estimez nécessaire pour les équilibres budgétaires ; d’autre part, le retard accusé dans le développement des énergies renouvelables…Comment est-il possible de renverser la situation ?
La manne pétrolière et gazière représente plus de 60% des recettes budgétaires de l’Algérie et 96% de ses exportations. De ce fait, c’est toute l’économie qui repose sur la rente pétrolière. Depuis l’effondrement des cours en juin 2014, les dirigeants algériens ne cessent de puiser dans les réserves de change estimées à 193 milliards de dollars en 2014, faute de revenus alternatifs. Ces réserves ne représentent aujourd’hui que 62 milliards, et à l’aune de la baisse constante du cours du pétrole, l’Algérie pourrait se confronter à une inévitable crise économique à l’image de celle de 1986.
Un baril à 30 dollars est insuffisant pour maintenir l’équilibre budgétaire déjà déficitaire depuis plusieurs années. Le manque d’une vision de diversification économique sur le long terme vaudra à l’Algérie son indépendance économique, car si elle se confronte à une crise, elle sera contrainte de recourir aux institutions internationales (FMI et Banque mondiale) pour emprunter les fonds nécessaires au maintien de l’économie nationale. Quant aux énergies renouvelables, bien que la loi 04-09 du 14 août 2004 relative à la promotion des énergies renouvelables considère ces énergies comme nécessaires au développement durable et à la maîtrise de l’énergie, les dirigeants algériens conçoivent l’idée des énergies renouvelables tel un fardeau eu égard aux coûts que leur installation engendre. Le confort artificiel provoqué par l’exploitation des hydrocarbures a annihilé toute volonté de renouveau et de sacrifice pour le bien-être des générations futures. Si l’on prend l’exemple de Desertec dont l’objectif est d’exploiter l’énergie solaire dans le désert (en négociation depuis 2003 et dont le coût est estimé à plus de 400 milliards d’euros), il a été considéré par le gouvernent algérien comme inutile alors qu’il est l’un des projets prometteurs permettant la couverture d’au moins 20% de la demande européenne en électricité, en plus des besoins nationaux. À cette raison principale, s’ajoute le contexte social et culturel hostile au changement des habitudes et aux modes de consommation plus écologiques. Aussi, le besoin grandissant au savoir-faire étranger (souvent européen dans le cadre de la coopération euro-méditerranéenne) soulève non seulement la question des technologies nécessaires à la réalisation des projets, mais aussi des conditions commerciales et des profits réclamées par chacune des parties. Ceci étant, la découverte des hydrocarbures non-conventionnelles (pétrole et gaz de schiste), qui propulse l’Algérie à la troisième place mondiale en termes de réserves prouvées, change les orientations et les priorités politiques liées à la problématique de la transition énergétique. Le mix énergétique en Algérie est très loin des attentes, à l’échelle nationale comme internationale, car les énergies renouvelables ne représentent que 0,3% contre 34,6% pour le pétrole et 64,7% pour le gaz.
 
Entretien réalisé par Fouad Irnatene
 
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