jeudi 24 septembre 2020 19:29:22
D.R

• Quel est le regard du sociologue, son appréciation à propos de cette grève des étudiants et des lycéens de Mai 1956 ?
La société algérienne, compte tenu du statut dégradant d’indigénat qui était le sien, de sa condition misérable, s’était convaincue que la France est une puissance coloniale avec tout ce que cela suppose en termes d’inégalité aux yeux du droit, de privilèges octroyés à ses coteries, de refus de donner crédit à ses  revendications,  avait fait l’unanimité contre elle. Désormais, la société algérienne maintenue dans une posture d’une implacable sujétition, privée de sa liberté, s’était forgée un consensus fondé sur le rejet catégorique d’un tel état de fait.
La grève, en tant que moyen de revendication, a regroupé toutes les franges des jeunes intellectuels autochtones que le pouvoir colonial supposait en retrait de la dynamique révolutionnaire. Que l’on soit fils de fellah, de famille aisée, le temps était au soulèvement, à la résistance.
Le peuple était brimé et la propagande de la France n’était d’aucun secours face à la situation qui prévalait à l’époque. Le FLN n’était pas un rassemblement de bandits, de hors-la-loi, comme le faisaient accroire des mythes incapacitants.
L’adhésion des étudiants à la Révolution sonnait le glas de certitudes erronées du pouvoir français, sur sa prétendue politique d’assimilation. Il suffit de regarder la liste des étudiants martyrs pour mesurer l’échec ou le naufrage de ces illusions.

• Le FLN en décrétant l’appel à la grève et le ralliement des jeunes intellectuels à la cause du peuple,  a-t-il fait preuve d’un certain populisme ?
Je ne le pense pas. L’enjeu était suffisamment important pour se justifier par le seul recours au populisme si tant est que cela soit admis.
En vérité, le FLN voulait prouver qu’il est le porteparole d’une société en lutte pour son indépendance, accréditer la réalité d’une nation en proie à un unanimisme global porté sur l’idée d’indépendance et d’affranchissement de la tutelle coloniale.
Ce fut un coup dur assené à la propagande ennemie car la perspective de décrocher un diplôme, de gagner des galons au sein de la hiérarchie sociale, les promotions ne sont pas des valeurs stimulantes face à la tâche de reconquête de la souveraineté nationale.
L’idée de faire croire que le populisme a prévalu en dernier ressort dans la décision des responsables du FLN,  est irrecevable car la Révolution avait grand besoin de personnes instruites pour l’encadrement, les tâches de gestion et de commandement. Il y a des priorités incontournables.

• Une certaine polémique a été alimentée à propos de la lettre «M» accolée au sigle de l’UGEMA. Le débat est-il fondé ?
En effet, on a pu entendre une certaine interprétation, des allégations colportées à droite et à gauche,  concernant le sujet, on a parlé de clivages entre les étudiants arabophones et francophones, de volonté d’imprimer une éventuelle coloration au mouvement. Il me semble que la vraie intention était  destinée à affirmer une affiliation à des valeurs qui sont au cœur de la personnalité algérienne, à ses ressources spirituelles et morales.
L’UGEMA était d’obédience nationaliste, ancrée dans notre histoire et dans notre appartenance civilisatrice, il ne saurait être question pour elle, de se conformer à un moule qui n’était pas le sien. Par conséquent, un simple exercice de bon sens peut largement faire comprendre qu’on était éloigné des interprétations qui laissent conclure à des volontés  fondées sur un prétendu exclusivisme. Il faut admettre aussi que le pragmatisme de la Révolution ne pouvait pas s’accommoder de telles velléités.

• La connaissance de l’histoire est-elle assez suffisante aujourd’hui,  pour renforcer le sens de l’appartenance, en raffermir les liens d’affiliation à des valeurs communes, à un projet de société fédérateur ?
Absolument et j’en suis parfaitement convaincu. Doit-on encore insister sur une telle nécessité à l’heure de la mondialisation,  au moment où des relents et des soubresauts de certains esprits nostalgiques refont surface et  continuent encore à s’agiter dans l’Hexagone et qui ne semblent jamais remis de la «perte» de l’Algérie, il est judicieux de maintenir une vigilance, de cimenter la cohésion sociale en empêchant toute forme de délitement et d’effritement.
La connaissance de l’histoire, loin de toute forme d’exaltation d’un chauvinisme improductif, reste naturellement un pivot, un axe majeur dans la consolidation d’un projet de société viable et rassembleur.
 Entretien réalisé par M. Bouraib

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Le sens et la portée d’un engagement
Le sacrifice était lourd. Il représentait une renonciation, l’abandon d’une vocation, l’arrêt cinglant d’une carrière, le rejet d’un supposé confort acquis dans les perspectives d’une insertion professionnelle qui s’annonçait sous de bons augures.
Dans une Algérie en armes, qui s’était soulevée contre l’opprobre et l’iniquité d’un système colonial qui s’était obstiné avec l’acharnement démentiel que lui conféraient des décennies de diktat éhonté, l’adhésion des étudiants et des lycéens algériens, au sein de la lutte de Libération nationale, traduisait une volonté inébranlable exprimée par la totalité des étudiants de tout subordonner au salut de notre peuple auquel ils ne pouvaient donner un gage et un meilleur attachement.
Pourtant l’avertissement donné par la grève du 20 janvier 1956 était le prélude à un choix essentiel, à une détermination sans faille en dépit de la brutale réaction des forces coloniales décidées à en découdre, vainement, contre le cours de l’histoire.
Les incarcérations, les violences, les campagnes d’intimidation et de répression, les séquestrations furent des réponses désespérées contre les jeunes intellectuels algériens forcés de payer le prix fort.
« Avec un diplôme en plus, nous ne ferons pas de meilleurs cadavres. A quoi donc serviraient les diplômes qu’on continue de nous offrir pendant que notre peuple lutte héroïquement, pendant que nos mères, nos épouses sont violées, pendant que nos enfants, nos vieillards tombent sous les mitraillettes, les bombes, le napalm. Notre devoir nous appelle à d’autres tâches plus urgentes, plus catégoriques, plus glorieuses. »
La lutte des étudiants s’était inscrite en symbiose avec les revendications du mouvement national et le combat fut mené sans discontinuer.
L’appel du 19 Mai 1956 a tracé la voie à suivre, la grève immédiate, illimitée, des cours et des examens, accomplie par ce qu’on considère, à juste titre, l’élite en Algérie, en France, au Maroc et en Tunisie, traduit éloquemment un ralliement indispensable à la cause.
Anticolonialiste, l’étudiant algérien se trouvait comme un poisson dans l’eau aux côtés des maquisards de l’ALN.
L’UGEMA s’était assignée des objectifs majeurs en insistant sur l’indépendance de l’Algérie, en réclamant la libération de tous les patriotes emprisonnés, en appelant à des négociations avec le FLN.
Le Congrès de la Soummam, en 1956, a consacré le rôle des étudiants de manière rationnelle en leur confiant des missions précises.
Sur le plan international, l’UGEMA devait mener le combat sur tous les fronts en partant en guerre contre le colonialisme, en dénonçant les exactions, les mystifications et les atteintes aux droits de l’homme.
Cet engagement a porté ses fruits, car il était à la mesure des aspirations de notre peuple.
Dans son message au 4e congrès de l’UGEMA, Ferhat Abbas, le président du GPRA, a reconnu ceci :
« En six ans, la Révolution a formé parmi vous plus de techniciens que le régime colonial n’en a formé en 130 années d’occupation. » La messe était dite.                                                                                                      
M. Bouraïb
 

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